Rives en alphabet

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La Filandière

A la lettre T de la sorte d’abécédaire que Nicole Pessin a composé pour la ville de Rives, on peut voir des ciseaux suspendus à la belle lettre calligraphiée qui paraît organiser le ciel, telle une oriflamme. Les ciseaux ont-ils découpé la pièce de tissu ou s’apprêtent-ils à tailler dans l’aquarelle elle-même ? Dans un autre temps, disons un temps merveilleux où l’heure ne passait pas encore, Nicole Pessin aurait pu être taillandière ou couturière : elle aurait forgé de tendres outils, elle aurait assemblé et cousu des tissus sur lesquels elle aurait peint d’anciennes légendes, draps sonores qui, à l’occasion de joutes ou d’ordalies, auraient claqué sous un vent gris et rassembleur de nuées sépia ou vert d’eau. Les versets de Jean-Paul Gavard-Perret scandent le récit de Rives ; la ville est convoquée avec ses repères remarquables qui dressent une identité, qui font d’elles une part de l’Histoire des hommes. Or, dans les tableaux, la ville est intemporelle, cité des champs, campagne que les industries ne défigurent pas. Les aquarelles de Nicole Pessin transforment châteaux, forges, gare, halles, lavoirs, ponts et humains étonnés, connus ou pas, jamais anonymes, en une communauté : les fleurs, les taillis, le ciel, les arbres, la rivière définissent ce qu’il faut bien appeler un « lieu » sur la Terre. Et ce qui donne une magnifique cohésion à l’ensemble de toutes ces évocations qu’on pourrait croire disparates, c’est une tranquille opération magique, réitérée, insistante même, comme l’écho d’un rêve peut-être réalisable ; c’est la permanence, douce et immédiate, d’un « être du paysage » que l’on sent bienveillant, hypersensible au bonheur des hommes au point de laisser poindre la nostalgie d’un monde perdu, nostalgie qui pourrait être immense, si elle n’était pas volontairement tamisée. Il y a un exil intérieur, on peut même le voir : c’est cet oiseau omniprésent, perché sur quelques branches fines et rouges qui disent aussi l’espoir de la sève. Il faut observer une particularité des aquarelles de Nicole Pessin : elles paraissent hésiter entre la représentation autorisée par la perspective des plans successifs, et la présence, à la manière de l’art byzantin qui inverse cette perspective, ou qui l’annule : les fleurs, toujours là, de même dimension malgré la distance, les oiseaux, comme des virgules semblables dans le ciel à plat, cette naïveté apparente, en fait ce refus partiel de l’espace et du temps, voilà qui témoigne d’un entre-deux, d’une place à l’orée de deux réels ; le premier, inscrit, décrit, reproduit, c’est celui des événements successifs, celui du réel objectif, l’autre, (le préféré ?), c’est celui de l’intemporel, du désir d’immuabilité, inaccessible. Vous voulez rencontrer l’artiste ? Il faut aller jusqu’à l’entrée « Quenouille » : vous la verrez, vous observant comme savent parfois le faire les personnages des tableaux, directement ; elle accomplit ce à quoi elle est destinée : elle file sur son rouet, elle est l’une des Fileuses de Vélasquez, l’une des trois Moires, soucieuse du déroulement du temps. C’est le seul tableau nocturne ; l’artiste est une guetteuse, attentive, par ses tableaux, à la vie des autres, oublieuse parfois de la sienne propre, essentielle à la bonne marche du monde.

Emmanuel Merle

separateur

 

A comme Forges d’Alivet
A ce qui était muet les forges donnèrent voix
parmi les voix au milieu des gazouillis d’oiseaux.
Devant tant de bruits intempestifs
ils piaillaient « Seigneur aie pitié de nous. ».
S’en soucia-t-il vraiment ?

B comme Blanchet
Colonnettes en calcaire, chevet en tuf:
il faut de tout pour faire un monde et de la chapelle le lieu du Lieu.
Des frissons le convulsent et dégorgent la force de vivre contre le peu qu’elle est.

C comme Château
Il fut celui des Russes.
Pour ces exilés provisoires en espoir de retour il devient leur demeure inspirée.
Ce qui provoqua chez certains d’entre eux un bel effet d’abîme.
Il reste la bâtisse de leur mystère.

D comme Draisienne
Les « Rivois » dit-on en abusèrent parfois pour sillonner leur ville.
Certaines femmes en devinrent les cavalières badines.
D’autres en eurent peur:
« Ce ne peut être que la fin du monde en avançant » pensaient-ils.
E comme Epée
Sorties bouillantes des Forges d’Alivet les épées rappellent que la vie tue.
C’est pourquoi les hommes les craignent, comme si elles donnaient la mort.
Mais ce sont eux les responsables.

F comme la Fure
Tel un torrent avec une succession de chutes où seul l’insaisissable semblait retenu.
Moulins, pressoirs, forges y trouvèrent leurs poumons égarés sur le fleuve du temps.

G comme Gare
Qui se souvient encore de son vieux chef de gare
avec son habit de serge bleu horizon ?
Il siffle encore quand vient l’heure des départs.
Comment ne pas être touché ensuite par sa tristesse lorsque le silence se fait.

H comme Halle
Le jeudi, dès le début du jour, la lumière s’y insinue et, au début de l’été,
les mouches y affutent leurs six pattes de velours sur celui des pêches.
Quant aux marchands de quatre saisons, ils hurlent ce qu’on ne veut pas entendre.

I comme Industrie
Avec son arrivée Rives se mit à croître et prospérer à toute allure.
Grenoble n’avait qu’à bien se tenir sur la ligne de front du progrès pour des noces à venir.

J comme Jalousie
Derrière elles, les belles de la ville y soupiraient au passage des hommes
et se sentaient volages.
Mais, rêvant d’hymen, s’épargnaient de rougir
lorsqu’ils passaient bottés et fiers.

K comme Kléber
Sans lui pas de ce vélin qui fait encore les « armes » de la ville.
Combien de manuscrits y trouvent leurs concrétudes ?
Le papier et sa peau les exhument de leurs canyons d’origine
pour que la lumière s’y insinue.

L comme Lavoir
Les femmes y transportaient leur cargaison de lessives.
A force d’éclaboussures le maelstrom des draps
elle finissait de sécher sur des prés.

M comme Muraille
Celle de la ville est comme celle des non-dits.
On la gravit, on s’y agite pour voir dedans.
Parfois on peut y entrer. Parfois c’est interdit.
Certains la pénètrent avant d’être jetés dehors.
C’est peut-être déjà trop. Ou encore trop peu.

N comme Napoléon
A Rives, comme partout, Napoléon y a dormi entre montagnes et plaines.
Du moins à ce qu’on dit.
Son crâne sombre, ses poilus, ses égarés provisoires.
Et lui mordant comme un chien qui refuse son châtiment.

O comme Orgère
Tel un passage obligé, un raccourci au besoin pour les égarés solitaires ou à deux.
Pris de peur, certains s’éloignent, d’autres reprennent leur chemin.
Alors, en route: descendre. Ou remonter. Avant la nuit totale.
P comme Pont
Riche de ses 16 arches il s’en délecte et ne se mouche pas du coude.
De la haut se voient tout en miniature: bouquets d’arbres, sentiers.
Ne parlons pas des hommes. Et encore moins des bœufs.

Q comme Quenouille
Tire, tire l’aiguille ma fille disaient les mères.
Elle obéissait. Petits soldats d’une même troupe, fiers de faire avancer leur pays.
Souvent les paroles commencent la guerre, seul l’art la finit.

R comme roues
Leur donner un drapeau est difficile car forcément il finit par se noyer.
Elles sont pourtant le fanions de la ville, son fer de lance, sa destinée.
Ce sont elles qui la firent avancer et furent sa boîte de Jouvence de l’Abbé Soury.

S comme cadran Solaire
Marque encore à Rives l’heure du loup et celui du berger.
Qu’importe si les deux ont disparu.
A l’impossible nul n’est tenu.
Leurs images se brouillent mais le temps frissonne:
il serait vain de fermer les yeux.

T comme Taillanderie
Cisailles, hachoirs, couteaux de cuisine en acier trempé et détrempé.
De quoi s’ajouter quelques beaux surplis de graisse.
U comme Usurier
Le côté noir de la montée de l’industrie.
Tel un content condor avec son épouse et son boa mité.
L’un et l’autre prêts à empocher dans leur boulimie
cette valeur sûre qu’on nomme argent.
Oubliant sa sueur.

V comme château de Valfray
Bonbonnière en quelque sorte.
Lançant sa silhouette dans l’air lourd comme au milieu des lys de la vallée.
Bon pour les Romantiques qui, à son ombre, ne perdent pas une ride.

W comme Wagon
« La gare, c’est là !  » disent-ils au chef de train
ou son assistant onguligrade. « Rives, une minute d’arrêt ».
Tels des enfants sages, ils attendent qu’on ait fini de vider leurs sacs avant de s’en aller.

X comme Xylophages
Comme les insectes du même nom
les ouvriers des papeteries se nourrissaient de bois.
On les prenait parfois pour d’étranges zèbres sans savoir
s’ils avaient des rayures noires sur fond blanc ou des rayures blanches sur fond noir.

Y comme Yiddish
Dans le château des Russes certains exilés le parlaient.
Cachés encore pendant la Seconde Guerre Mondiale
ils surent n’en rien laisser paraître
pour que les morts ne reviennent plus hanter les vivants.

Z comme zinc
Combien coûte le fer n’était pas le seul problème.
Il fallait juste ce qu’il faut de zinc pour que certains aciers soient parfaits.
Et que son éclat devienne l’étoffe liturgique non des vanités
mais de toutes les lumières.

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Exemples de couvertures

Poésie de Jean-Paul Gavard-Perret agrémentée de 27 reproductions, aquarelles de Nicole Pessin.
Sous une couverture originale de Nicole Pessin
Format : 21 x 15cm.
Achevé en juin 201 pour le compte et le plaisir des éditions Varia poetica
à Saint-Laurent-du-Pont (Isère)

© Adagp, Paris, 2017