Eloge de l’alphabet N°14

Poésie de Jean-Paul Gavard-Perret


Prologue

Nullement exhaustif ou touristique cet Abécédaire évoque une ville aussi historique qu’ouverte sur le futur et trop souvent méconnue. Même quand l’hiver est glacial il fait bon y vivre : nul n’a envie de partir vers le sud. Et vers le nord pas plus. Ses rues aiment les passants, deviennent leur journal intime. Rousseau y donna des leçons de musique avec dans sa poche un mouchoir blanc avec deux initiales qui n’étaient pas les siennes. Le macadam – marée de ses miroirs – retient ses frasques. S’y brodent aujourd’hui de superbes spectacles.

Arcades (Rue de Boigne)
En l’honneur du bienfaiteur de la ville
sous les jambes en arcs des bannières étoilées
et la croix de Savoie.

Boulevard de la Colonne
Après la coupe de printemps
ses moignons de platanes abritent des rêveuses
aux yeux immenses et tristes et un marchand de glaces

Clos Savoiroux
Asile des amours.
Sous ses arbres, volupté de deux regards, doigts noués.
Un lézard les surveille.
Evasion provisoire pour chevaux fatigués.

Ducs de Savoie (Château)
On imagine l’épopée de nos ancêtres tatoués de blessures.
Le roulement des orages inouïs des guerres.
Ces phonèmes planaient afin de former plus tard
un merveilleux lexique de légende

Eléphants (statue des)
Sous Hannibal ils traversèrent les Alpes.
Le Duc de Boigne les retrouva aux Indes infranchissables.
Sans eux Chambéry n’aurait pas son ciel

Faubourg (Reclus et Montmélian)
Far-West de la ville, désert des tartares
On y mangeait jadis avec les émigrés italiens
les oranges de Malcolm Lowry.

Gare de Chambéry
Les skieurs en transit, TGV pour Milan ou Paris.
Le soir les travailleurs y attendent le bus
ou la quittent sur une fière bécane.
Y saigne toujours un départ.

Haute bise (montée)
La ville s’échappe à la ville
sans rien laisser prévoir
et selon diverses nuances de pièces de goudron.
En contrebas les bruits étouffés de la gare

Italiens
Nos semblables, nos frères.
Chez eux le soleil tapait fort.
Chambéry leur offrit sa fraîcheur.
Sous ses ardoises un roman piémontais était à déchiffrer.

Jacob-Bellecombette
Bouquets de mélèzes, sentiers, ruisseaux.
Cascade près des aulnes et leurs petites pommes noires.

King (rue Martin Luther)
Ephémères dans l’éclair du matin.
Quelques notes des moineaux.
Ils boivent l’eau qui stagne dans le bol des flaques.

Lémenc
Le calme s’y enfonce en tendres épines.
Statues émouvantes et fendues de la crypte

Musée Savoisien
Un os de silex, le fil du rasoir,
des bijoux d’ambre et une fresque complète.
Une si longue route à travers l’histoire.

Nonnes (rue des)
Quand le soir arrive, une étoile s’allume juste là.
Un chariot pour grande surface traîne en invité indésirable.

Orgue
Orgueil d’Augustin Zieger et de la Cathédrale,
propriété de l’Etat et fierté des Amis de la Cité ducale

Palais de Justice.
Mythique dans une ville
qui ignore tout de lui
mais qui fit d’elle ce qu’elle est devenue.
La vitesse n’y remplace pas l’espace.

Quais de la Leysse
Jadis eau glauque irisée d’huile
où flottait l’aile arrachée d’une mouette égarée.
Recouverte de parking
désormais s’y rêve la volupté de l’eau pure

Rotonde
Escarbilles du passé,
locomotives bleues d’aujourd’hui
en partance vers l’Italie, pont roulant.
On dit qu’elle abrite des souterrains et des oeufs magiques.

Sénat (rue du)
En plein centre le macadam a ses faiblesses.
Les bars ferment après quelques années.
On y vend poissons, gibiers et macarons.

Travaux dans la ville
Pour dégager hardes et scories.
La danse jaune des grues lui refont une beauté.
Chuintement des poulies pour la métamorphose.
Fuite d’un nuage d’argile sous l’éboulis des pierres lustrées.

Université de Savoie
Dans ses espaces des iris et des menthes.
Des lilas s’étendent,
des cultures se croisent vers les technologies du futur.
L’ordinateur est devenu son médaillon.

Vaugelas (lycée)
Fait pour des forts en maths.
Crétacés, isopodes roulés en boule dans la cour du lycée.
Les tables griffonnées pour tuer le temps et son droit fil.

Warens (Mme de)
Fière de son « enfant » Rousseau.
« Maman » comme il l’appela se fit gourou et femme,
lui apprit aux Charmettes le bonheur du jour et de la nuit.

Xavier de Maistre
Sua en ses voyages autour de sa chambre.
Son frère et lui peuvent être fiers de leur itinéraire.
Il leur fallut parfois tâter de l’Elixir de Chartreuse.

Yeuses (sur la route du Calvaire)
Avant que les buis ne prennent leur relais
jusqu’à l’infranchissable mur.
De là contempler Nivolet et Granier, leurs mélèzes
puis plus haut la roche nue et sa solitude grise.

ZUP
Qu’on dit mauresque.
Levée à l’aube elle anime le morne dimanche de son marché.
Des noms exotiques s’y peignent en blanc
sur des ardoises noires. Ils effacent les différences

Epuisé.

Poésie de Jean-Paul Gavard-Perret agrémentée de 28 reproductions, aquarelles de Nicole Pessin – Sous une couverture originale de Nicole Pessin. Format du recueil : 21 cm x 15 cm. Le livre a une couverture souple, brillante et une reliure collée haut résistance : Papier 350g + pelliculage. Pages du livre: Satiné. Papier 200p.

Achevé en juin 2017 pour le compte et le plaisir des éditions Varia poetica à Saint-Laurent-du-Pont (Isère).

© Adagp, Paris, 2017