A nos enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, nés à naître…
Conte de Monique Gilet

Préface
Un grand oiseau blanc, blessé, prince des airs, et voici la fée de la mer, insaisissable, comme une brume, comme la transparence d’une nacre et il y a toi… tu es jeune mais si seul dans ces contrées indécises, atteindras-tu la mer dans ta marche incertaine ?
Tu en rêves.
Oh rêve Gwenaël
Jean Gilet

Chapitre 1
Le long chemin

Le jeune garçon marche sur le chemin qui mène à la mer.
L’école est finie et il a tellement envie de d’entendre le bruit des vagues, de respirer l’odeur des algues, qu’il est plein de courage.
Mais la route est longue, qui traverse la lande au milieu des ajoncs odorants et des bruyères en fleur.
Elle se perd dans la brume légère qui persiste là-bas, au bord des plages blondes.
Il fait chaud, il a soif et il n’aperçoit toujours pas la mer. Il commence à se sentir triste et à découragé, alors, il s’assoit sur le talus d’herbe verte et s’assoupit.
Soudain, un grand oiseau blanc traverse le ciel bleu, vient tomber près de lui et le fait sursauter.
C’est une mouette, elle est blessée, elle a une patte cassée. Aussitôt, Gwenaël se penche vers elle, lui parle doucement, sort un mouchoir de sa poche et fait un pansement autour de sa patte.
Il la prend, il la serre sur son cœur, et la mouette laisse le jeune garçon caresser doucement ses belles plumes blanches. Il lui dit qu’il est triste pour elle, qu’elle va guérir, qu’il a envie de voir la mer mais que c’est bien loin. Il lui dit qu’il l’aime déjà.

Alors, tout à coup, apparait devant lui la plus belle fée du monde la fée de la mer.
Autour de son visage, une écume douce et légère borde ses longs cheveux blonds. Sa robe à la couleur et la transparence de la mer profonde, là-bas, autour des îles et de merveilleux coquillages roses et blancs ourlent sa longue robe. Son visage à la douce teinte de l’aurore.
Elle parle au jeune garçon et lui dit :« Tiens Gwenaël, prends ce coquillage. Tu vas le serrer bien fort dans ta main. Tu poseras ton autre main dessus pour le caresser. Tu sentiras comme il est- rond et doux et comme il devient chaud. Il va te permettre d’arriver jusqu’à la mer, car tout au long de ton chemin, il te faudra vaincre des obstacles et être le plus fort. Maintenant, vas, reprends ta route. »
La fée disparaît.

Etonné, Gwenaël se frotte les yeux. Il croit s’être endormi et avoir rêvé. Mais non… Dans sa main, il tient un très joli coquillage nacré en son cœur. Il le serre bien fort et plein de courage se remet en chemin.
Hélas, bientôt, il arrive au bord d’un marécage. Le sentier se perd entre les grands joncs et les quenouilles. L’eau est noire ou verdâtre par endroits et ses pieds s’enfoncent dans une boue glissante.
Il a peur d’avancer.
Il se souvient des paroles de la fée. Il serre le merveilleux coquillage, le caresse et sent une grande chaleur et un grand courage l’envahir. Il avance et les roseaux s’écartent devant lui pour lui faire passage et l’eau se retire sous ses pieds.
C’est dur. Ses souliers collent à la vase mais il traverse le marais et, fou de joie, se laisse tomber sur l’herbe verte.
Il s’allonge, se repose, rêve un peu, se relève…

Bientôt une immense dune se dresse devant lui. Elle est haute, haute comme une montagne, se dit Gwenaël. Elle lui semble infranchissable et quand il commence à grimper, le sable glisse sous ses pieds.
A chaque pas, ses souliers s’enfoncent puis dérapent. Rien où s’accrocher avec les mains…
Du sable partout, insaisissable, qui se dérobe à chaque pas. Il recule au lieu d’avancer.
Mais, se dit-il, qu’ai-je fait de mon coquillage magique ?…
Il cherche dans ses poches, ne le trouve pas. Il s’affole, il court en arrière. Là où il s’est reposé, le coquillage l’attend et brille au soleil.
Il le prend, le serre dans ses mains tremblante et tout devient facile.

Gwenaël est devenu léger comme une plume, ses pieds frôlent à peine le sable. C’est comme si il s’envolait.
Il arrive au sommet de la dune et redescend en courant.
Au milieu d’un chaos de rochers s’ouvre un étroit passage…
Il perçoit un clapotis.
Il devine la mer…
Cette grotte, si sombre, si noire, aurai-je le courage de la traverser se dit-il ?
Il le faut et la fée m’aide, je le sais.
Il s’engage entre les roches humides au milieu des étoiles de mer et des anémones qui s’ouvrent et se ferment sur son passage.

Ses pieds glissent sur les algues et les cailloux mouillés. Il trébuche, tombe dans les flaques et se relève encore, encore…
Le silence est lourd d’inquiétude…
Il voit le jour, il voit la mer, il l’entend, il la respire et c’est le bonheur. Il sort enfin de la grotte et embrasse son coquillage. Il a le goût du sel sur les lèvres.
La plage est là, avec son beau sable doré, tout doucement les petites vagues caressent ses pieds nus.
Les bateaux dansent à l’horizon.
Le soleil est doux et chaud sur son visage. Une brise légère et fraîche souffle dans son cou.
Il s’installe tout contre un petit rocher. Il se repose, ferme les yeux, se sent bien, heureux, détendu.

Et toi aussi, tu te sens bien, heureux, détendu, et, en fermant les yeux, tu peux voir la mer, le sable doré de la plage et les petits bateaux au loin dans le soleil.
Gwenaël entend la voix de la fée et toi aussi, tu entends la voix de la fée.
« Je suis la fée de la mer, je suis là, près de toi, dans le coquillage. Mets-le près de ton oreille et écoute-moi. Partout où tu iras, je te dirais le chant de la mer, le bruit des vagues lointaines et, les yeux fermés tu respireras mon odeur, tu sentiras sous tes pieds le frémissement de l’eau et ta bouche auras le goût du sel. Le vent frais et léger de caressera le visage et le soleil te fera chanter. Tu penseras à moi et je serais là pour t’aider. »
Chapitre 2
L’enfant dans la tempête

Gwenaël est assis sur la plage et regarde la mer toute bleue et calme, le coquillage rose et nacré posé sur le sable à côté de lui.
Mais soudain, là-bas, à l’horizon, quels sont ces remous terribles et ces vagues hautes comme des montagnes qui se rapprochent de la plage en grondant ?
Pourquoi la brise si douce à ses oreilles devient-elle un vent furieux et mugissant ?
« Entends-tu, toi aussi, le vent furieux et mugissant ? »
Dans le ciel tout à coup, les nuages noirs se mettent à courir comme des troupeaux affolés sur la lande.
Gwenaël a peur…
Il prend le coquillage dans sa main et lui parle :
« Fée de la mer, mon amie, pourquoi cette tempête ?
– C’est le dragon, le grand dragon du fond de la mer qui se fâche, regarde-le, il est là, tout près », murmure la fée.

« J’ai peur, dit Gwenaël.
– Ne crains rien, dis la fée je vais lui parler.»
Et la fée de lumière, si fragile dans sa longue robe couleur d’écume et de mer calme, aussi légère que la brume de l’aurore, s’envole au milieu des embruns vers le monstre des profondeurs.
Elle lui parle, et ses paroles sont puissantes et douces à la fois.
Ferme les yeux et écoute la fée.
« Vieux dragon, pourquoi tout ce mal ? Pourquoi ne restes-tu pas te reposer près des grands poissons des océans là-bas, dans les grottes profondes du fond des mers ? Tu as fait peur à Gwenaël, dit-elle d’une voix plus forte et sévère. Alors, va-t’en, va-t’en, va-t’en… »
Et cette parole retentit dans le ciel et roule sur la mer.
« Emporte avec toi le vent furieux et le ciel trop gris. »
Le vieux dragon est tout ému, il balance sa grosse tête et lentement, obéissant à regret, s’enfonce dans les sombres cavernes.

Hélas, la tempête a été terrible.
Des bateaux de pêche ont coulé et des marins sont morts. Des pétroliers se sont fracassés sur les écueils et c’est la marée noire.
Les vagues puissantes ont apporté sur la plage des déchets immondes.
Il y a là, échoués sur le sable, au milieu des algues arrachées aux rochers, des morceaux de plastique, des bouts de ferraille, des débris de bateaux et des poissons morts dans les flaques de pétrole.
Seul, au loin, le phare majestueux a résisté à la tempête.
Gwenaël pleure.

La fée de la mer revient vers Gwenaël et lui dit :
« Gwenaël, tu es mon ami, tu seras le chevalier qui va m’aider à nettoyer cette plage. A nous deux, nous allons bien travailler. Tu écouteras, je te parlerai dans le coquillage que tu aimes, je te dirai ce qu’il faut faire. Tout d’abord, tu vas te faire aider par une équipe parce que c’est un travail très fatigant. Allons-y et surtout ne te décourage pas. »

La fée lève alors sa blanche main, dessine dans les airs un grand cercle magique et aussitôt surgit une multitude de petits korrigans portant des râteaux dorés.
Ils sortent des failles des falaises, ils étaient caché derrière des rochers ruisselants d’algues brunes, derrière les herbes de la dune, dans le ruisselet qui traverse la plage en chantant sur les galets.
Ils portent d’amusantes vestes de toutes les couleurs et de petits chapeaux pointus.
Pendant des jours et des nuits, les korrigans travaillent.
On croirait les voir danser tant leurs gestes sont rapides. Leurs râteaux dorés brillent au soleil et scintillent au clair de lune.
« Veux-tu danser avec eux et les aider à nettoyer la plage ?… »
Ils sont infatigables et pour se donner du courage soufflent de temps en temps dans de drôles de petites cornes suspendues à leurs ceintures.
Gwenaël est leur chef, ils le respectent et l’écoutent.
Ils font de grands tas sur le sable. Ils y mettent le feu.
Gwenaël est là, tout le temps, ne ménageant pas non plus sa peine. Il va et vient sans relâche pour enlever jusqu’au moindre débris et la fée le conseille.
Tout semble fini mais il reste encore sur la plage de vilaines flaques noires.

Gwenaël ne sait plus quoi faire. La fée a disparu, les korrigans sont partis. Il est seul.
Il regarde autour de lui, apeuré.
Il voit au milieu de la plage une gourde d’argent qui semble l’attendre…
Intrigué, il met le coquillage à son oreille.
« Cette gourde est pour toi. Attention, elle contient un produit très puissant. Toi seul peux l’utiliser. Quelques gouttes suffiront pour nettoyer la plage de toutes ces traces noires si tu les verses au bon endroit. »
Gwenaël se remet au travail.
Il est fatigué, mais quelle joie.
Petit à petit, la plage retrouve son éclat.
Le sable est à nouveau brillant et doux sous les pieds nus.
La mer calme chante dans ses vagues.
La grande houle de la marée est une douce respiration.

Épuisé mais heureux, Gwenaël s’endort sur la plage et la fée veille sur lui.
« Petit garçon, petite fille, si tu le veux, tu peux te reposer toi aussi, la fée sera là et veillera sur toi. »
Chapitre 3
Gwenaël et le rayon vert

et que le soleil commence à s’enfoncer dans la mer.
La grand-mère de Gwenaël habite dans le creux du vallon boisé à côté de la vieille chapelle et de la fontaine sacrée, là où la source jaillit de la terre et tombe dans le bassin aux pierres grises et moussues.
Gwenaël aime aller la voir. Elle lui raconte des histoires d’autrefois et les histoires du monde d’aujourd’hui, de sa vie à elle qui a été longue puisque maintenant elle est bien vieille.
Elle lui a souvent parlé du rayon vert. Ce rayon mystérieux qui apparaît quelquefois au crépuscule quand le ciel est clair et que le soleil commence à s’enfoncer dans la mer. Elle l’avait vu une fois et c’était étrange et très beau. Quand elle dit cela, elle a un regard perdu et très lointain…
Un jour Gwenaël lui dit : « Grand-mère, emmène-moi voir le coucher du soleil et le rayon vert. je veux le voir moi aussi. »
– C’est loin, dit la grand-mère. Il faut aller là-bas tout au bout de la grande pointe, celle qui s’enfonce dans la mer toujours en colère, là où le vent peut être terrifiant quand il souffle sur la lande les jours de tempête et que toutes les mouettes se mettent à crier. Peut-être, un jour, je t’emmènerai. »
Et Gwenaël rêve, rêve, de la grande pointe moire et du rayon vert.

« Demain soir, je t’emmène, lui dit un jour la grand-mère. Il fera beau. Nous irons là-bas tous les deux. J’ai prévenu ta maman. Viens me retrouver après l’école. Nous goûterons et nous partirons. »
Ils partent tous les deux. Grand-mère a pris sa canne et mis un foulard dans ses cheveux à cause du vent.
Ils marchent doucement pour ménager leurs forces parce qu’elle est loin la grande pointe…
Quand ils arrivent, le soleil est encore haut dans le ciel.
La grand-mère serre bien fort la main de Gwenaël.
« Ne t’approche pas du bord… Regarde… C’est très dangereux. »
En effet, les rochers tombent à pic dans une mère toujours agitée dont les vagues éclaboussent de lumière les noirs rochers.
Mais que c’est beau !

Ce soir-là, le ciel est pur. Les oiseaux plongent de temps à autre, pour pêcher un poisson. Il y a des mouettes, des cormorans et des hirondelles de mer.
Au fur et à mesure que le soleil décline, leurs cris se font plus stridents et leurs vols plus rapides.
Gwenaël n’a pas oublié son coquillage magique. Il a une main dans celle de sa grand-mère et de l’autre il serre bien fort le coquillage au fond de sa poche comme pour se rassurer devant tant de splendeur.
Il a dans le coeur un délicieuse inquiétude.
Le soleil descend maintenant de plus en plus vite à l’horizon. Ses rayons sur la mer font une multitude d’étoiles qui se bousculent et jouent dans les vagues.
Comme c’est beau ! Ses yeux sont fixés sur l’horizon. Il regarde si fort le soleil qu’il voit maintenant des points de toutes les couleurs.
Tout à coup, là-bas, au moment où les soleil s’enfonce dans la mer, il voit enfin le miracle tant rêvé.
Dans le ciel, un étroit ruban vert va d’un bout à l’autre de l’horizon.
C’est étrange. jamais Gwenaël n’aurait pu rêver de ce vert-là, il brille mais il est transparent, il chatoie comme une pierre précieuse, il…

Que se passe-t-il ? Une main ferme et douce prend sa main, celle qui tenait le coquillage.
« N’aie pas peur, Gwenaël, dit la fée. Viens avec moi. »
Il lâche la main de sa grand-mère qui le laisse partir avec la fée.
Ils sont là tous les deux dans une lumière poudrée verte et transparente.
Ils chevauchent le rayon. Sous eux, la mer immense reflète le coucher du soleil et se dore de ses derniers rayons en lui volant des étincelles de toutes les couleurs qui se bousculent et dansent sur les crêtes des vagues blanches.
Le rayon fait le tour de la terre. Gwenaël et la fée survolent notre monde. Toutes les mers, les mers très chaudes, les mers très froides avec les icebergs flottants. Ils survolent les terres, toutes les terres avec les montagnes enneigées, les déserts immenses, les forêts vierges, les grandes villes et les villages perdus.
« Regarde Gwenaël, dit la fée Regarde toutes ces beautés. La terre est belle, c’est la terre, mais elle est si fragile. Les hommes ont commencé à l’abîmer mais ne soyons pas sans espoir, d’autres jeunes garçons comme toi y veilleront quand ils seront plus grands. Ce sera ton travail, ta tâche dans la vie. je te le demande et je t’en donne le pouvoir.

La fée disparaît, Gwenaël est maintenant assis bien serré contre sa grand-mère au bord de la falaise. Il fait tout à fait nuit maintenant.
« Viens Gwenaël, dit doucement sa grand-mère. Il nous faut rentrer maintenant mais n’oublie jamais ce que tu viens de vivre. »
Monique Gilet, 1994

© Adagp, Paris, 2017