La bienveillante
Jacqueline Fischer

Elle n’avait pas de nom et son visage n’était au premier abord en rien remarquable.
A son arrivée dans le bourg, les villageois ne l’avaient ni rejetée, ni adoptée, mais laissé s’installer en lisière des marécages, sur une terre qu’on disait franche car elle n’appartenait à personne, et nullement comme le village au seigneur du lieu.
Cet espace inculte et apparemment hostile, que personne ne revendiquait, l’étrangère y avait, un jour de septembre, juste avant les vendanges, déposé son lourd baluchon. Elle en avait extrait une tente, vite montée par ses mains fines, mais habiles et robustes.
Quelques jours plus tard, quand des hommes, par cordialité ou intérêt, étaient venus lui prêter main forte pour édifier un abri plus solide, elle avait repoussé leur offre, avec une douceur si obstinée dans le fond de ses yeux clairs qu’ils n’avaient pas tenté d’insister.
Les mots qu’elle avait alors prononcés étaient teintés d’un léger accent, indéfinissable, et ils avaient gardé en mémoire, plus que les paroles de refus ferme et poli, la musique discrète de ce timbre un peu grave, comme voilé par un mystère qui attirait.
Et seule, elle avait, ensuite, construit sa maison, solide cabane de branchages.
Elle ne semblait, de prime abord, ni très jeune, ni très jolie, aussi les femmes ne la jalousaient-elles pas. Son mode de vie défiait la calomnie et les médisances perverses.
On se demandait simplement pourquoi ses cheveux étaient entièrement masqués par une coiffe blanche et serrée dont nulle mèche, pas même le plus fin duvet, ne s’échappait et on l’aurait crue chauve si une masse épaisse n’avait visiblement gonflé son bonnet.
Elle parlait peu, mais on la trouvait toujours au bon moment, quand on se trouvait dans l’embarras.
Un enfant était-il malade, alors que sa mère et les femmes de sa famille étaient requises par plantation, moisson, lessive ou vendange ? Elle était sur le seuil de la maison et y pénétrait sans rien dire et sans qu’on osât refuser sa salutaire présence. Elle était aussi, pour les gros travaux, les tâches rebutantes, la main supplétive, le bras secourable.
Elle était là surtout pour les naissances difficiles, les maladies graves, et la mort. Elle restait près des femmes en gésine, des souffrants, des agonisants. C’était elle qui recueillait les premiers cris, elle qui accompagnait le dernier souffle, et ni la sage femme ni le prêtre ne se sentaient concurrencés par cette présence attentive et efficace.
On la soupçonnait bien d’être un peu magicienne, car tout le temps qu’elle assistait la douleur, elle chantait à voix basse et grave des mélopées dans une langue inconnue. Les sons eux-mêmes en était musique et harmonie, et cette euphonie ramenait l’apaisement dans les âmes, la confiance dans l’entourage.

C’était elle encore qui veillait les morts solitaires et entretenait les tombes abandonnées. Et elle trouvait encore le temps de cultiver, sur son lopin infertile, de quoi ne pas mourir d’inanition.
Les villageois, du reste, lui offraient souvent place à leur table, et elle acceptait, sans façon, comme si elle eût appartenu depuis toujours à leur communauté.
On ne pouvait lui donner d’âge. Des femmes mûres, elle avait emprunté la sagesse résignée et l’expérience profitable, mais des jeunes filles elle conservait encore dans le regard l’innocence, dans le geste, la souple vigueur.
Son visage aux traits fins n’était pas vraiment fané, à peine marqué près des yeux de fines rides ; et son profil semblait comme dilué par le passage de jours égaux et jamais cependant monotones.
Quand son temps était libre et délivré du poids des soucis d’autrui, elle s’asseyait dans son jardin, devant sa cabane, et elle raccommodait ses vêtements.
Il n’était pas rare alors que les enfants l’entourent et jouent près d’elle, s’éloignant, revenant. Pour eux, elle versait l’eau fraîche dans des timbales de poterie grossière, pour eux elle inventait des chansons.
On lui prêtait le don de connaître l’avenir et les choses occultes, car plusieurs fois, au lavoir, on l’avait entendue énoncer de brèves prédictions qui s’étaient réalisées. On la croyait un peu fée, ou sorcière, car des malades que le mire avait condamnés, avaient, auprès d’elle, recouvré la santé. Mais elle, jamais, ne s’était prévalu d’un quelconque pouvoir.
Ces facultés supposées magiques ne suscitaient pas un surcroît d’affection. Pour les villageois, elle était nécessaire comme l’eau du ruisseau ou le vent qui fait tourner les moulins, et pour avoir si longtemps vécu sans elle et sa précieuse assistance, on n’en gardait aucun souvenir. C’était comme si elle avait toujours été présente, auprès d’eux.
Quand on lui demandait son nom, son âge et ses origines, elle secouait la tête, avec une vigueur violente, et ses yeux clairs d’ordinaire paisibles, s’assombrissaient, presque farouches, envahis d’une tristesse sauvage et nue, dont la cause devait rester ignorée.
Une fois elle dit :
Ma personne vous sert. Le reste m’appartient.
Et on n’osa pas l’importuner davantage sur ce sujet. Cependant, comme les humains aiment à poser une désignation sur les êtres et les choses, ils la nommèrent la Bienveillante. Parfois aussi, l’anoblissant d’instinct, ils l’appelaient tout simplement « la Dame », manifestant ainsi combien ils l’estimaient, d’eux-mêmes, à la fois proche et distante.

Vers la fin d’un jour doré d’octobre – c’était la deuxième année qu’elle vivait près du village- elle vit arriver en son jardin un enfant d’une douzaine d’années. Son maintien et ses habits n’étaient pas ceux d’un petit paysan. Il avait couru, et semblait hors d’haleine, épuisé, réfugié près de sa cabane comme un faon de daim sauvage. Ses genoux et ses mains étaient sales et écorchés, et dans ses yeux noirs perlaient des larmes. On y distinguait surtout une immense colère, une révolte dans toute l’ardeur de l’enfance.
Il était venu droit vers elle, sans qu’elle sache pourtant si c’était hasard ou volonté.
Et maintenant, debout à quelques mètres d’elle, qui dépendait ses coiffes pour les mettre à sécher à l’abri de l’humidité nocturne, il ne disait rien, mais ses yeux si fiers, à son arrivée, imploraient à présent en silence une aide qu’elle ne pouvait refuser.
Elle ordonna alors simplement :
— Entre. Assieds-toi.
Habitué sans doute à plus de déférence, son jeune visiteur l’examina avec surprise. Songeant ensuite qu’elle ignorait son identité, il sourit avec timidité, en lui obéissant, déjà presque rasséréné.
Ce jour-là, elle lui donna à boire, mouilla un linge pour rafraîchir son visage et nettoyer ses écorchures. D’une main maternelle, elle lissa les cheveux châtain clair, épousseta et défripa les vêtements et le laissa repartir, sans qu’il eût révélé qui il était, ni la raison de sa venue. Ainsi furent-ils, un bref moment, égaux dans le mystère qui les entourait.

Il revint maintes fois, dans les jours qui suivirent, toujours à la tombée de la nuit. Et la Bienveillante partageait avec lui son repas du soir. Parfois, il se montrait gai et rieur, d’autrefois, elle le voyait sombre et tourmenté.
Elle ne s’était pas enquise de son identité, pour elle, la valeur des êtres n’était point bornée à ces incidences que sont le nom, l’âge ou la race. Ce n’était pas un paysan du village, peut être un fils de ces artisans aisés qui, sans la rejeter, lui faisaient peu de place en leur demeure où la domesticité suffisamment nombreuse excluait son aide modeste, bienvenue auprès des plus humbles.
Le lendemain d’une de ces vespérales visites, alors qu’au lavoir elle avait commencé à frotter et battre son linge, une des villageoises l’attira à part, avec un air entendu.
Elle qui pratiquait une bonté instinctive, sans en espérer reconnaissance et sans soupçonner l’envie, n’y vit point malice. Elle écouta ce que révéla la femme, avec l’attention qu’elle portait à tout et à tous, fussent-ils, eux, mal intentionnés.
— Tu sais, je serais toi, la Bienveillante, je serais prudente … Le gamin que tu reçois chez toi n’est pas n’importe qui…
Elle n’en découvrit pas davantage, et la Dame ne demanda rien de plus. Elle ouvrit ses yeux clairs un peu plus grands, songeuse soudain, et retourna sans mot dire à sa lessive.
Ce soir-là l’enfant ne revint pas, ni les jours suivants, mais le dimanche, après l’office auquel elle assistait, toujours au dernier rang et comme si elle était également étrangère à ce culte, le prêtre la retint et l’attira dans la sacristie. Il respectait sa tranquille réserve et le don de réconfort qu’elle apportait à ses ouailles. Aussi lui parla-t-il avec une bonté presque déférente : – Ma fille, prenez garde. Le jeune garçon qui vous rend visite le soir est le fils du Seigneur de Trestemore, notre maître. Sa place n’est point parmi nous, ni dans votre logis. Si son père avait vent de la complicité que vous apportez à ses escapades, il entrerait contre vous dans une grande colère.
La Bienveillante, cette fois encore, resta muette. Elle paraissait réfléchir. Et elle s’esquiva, après avoir remercié sobrement, le prêtre de son avertissement.

Mais lorsque l’enfant, le soir, gratta la porte de planches récupérées et mal rabotées, elle lui ouvrit, l’accueillant avec une simplicité un peu moqueuse : Je sais qui vous êtes, Messire.
Le garçon sourit et la malice éclaira son beau regard sombre. L’instant d’après, il était redevenu mélancolique. Ce soir-là et tous les suivants, il expliqua son calvaire à la femme qui écoutait, les mains à l’ouvrage, sans émotion apparente. Il s’appelait Thibault et il était l’unique fils du sire de Trestemore qui possédait, outre le village, des terres bien au-delà des collines et des bois qui l’entouraient. Fils de seigneur, il lui fallait, comme tous ses pairs, s’initier à la carrière des armes. Il n’était point peureux, ni douillet et plutôt endurant et vigoureux.
Mais son âme entière se révoltait contre son avenir, il la voulait, de toute la force d’une vocation exigeante, vouée à l’étude. Il savait tous les chants, tous les poèmes, toutes les histoires qu’il avait pu lire et comprenait le latin mieux que le chapelain du château. Sa mère, la très noble Hersende, avait veillé sur cette instruction et tant qu’elle avait vécu, son père, malgré sa réputation d’irascibilité, n’avait pas osé s’opposer aux volontés si fermes d’une épouse qu’il chérissait et estimait.
Ce Seigneur n’était point tout à fait son maître, car Hersende était issue d’une famille plus puissante que le sire de Trestemore.

Mais à l’été, la jeune femme était morte en couches, perdant la vie pour la donner une petite fille. Son père depuis, éloignait Thibault des bibliothèques et des grimoires. D’autoritaire, il était devenu agressif, voire violent, le soir surtout, quand le soleil d’automne rougeoyait là bas, sur les hauteurs du village. L’enfant fuyait alors et à pied dans la forêt, il se dirigeait vers la cabane de son amie.
Les premiers temps, elle l’écoutait beaucoup, se taisant. Puis elle avait eu l’idée d’emprunter au curé des livres et avait dû prouver au brave homme ébahi, qu’elle savait les lire, bien qu’elle les déchiffrât parfois avec la difficulté éprouvée à saisir une langue étrangère. Cet examen réussi, elle avait pu emmener jusqu’à son logis d’épais grimoires qui racontaient la vie des saints en langue populaire.
Tous deux penchés sur les récits naïfs et cependant cruels, lisaient tout à tour à haute voix. La voix du garçon, raisonnait claire et haut perchée encore, puis celle de la Dame, mélodieuse et chantante comme l’eau d’une source cachée.
L’enfant n’avait aucune conscience du péril où son assiduité pouvait exposer son amie.
Elle lui était refuge et chaleur nécessaires : il ne pensait point au-delà, pas même au lendemain, les pressentant les difficultés. Jamais pourtant il ne s’était blotti en ses bras, jamais il n’avait embrassé les joues hâlées par le grand air.
Ils n’avaient été proches que par ces fables partagées, lui écoutant, elle narrant. Il n’aurait pas été surpris si la dame, devenue à son tour voix ou signes sur un parchemin, s’était évanouie ou abîmée en ses contes, comme on pouvait, dit-on, passer au travers d’un miroir ou s’enfoncer soudain dans un mur.
Elle s’aperçut pourtant qu’il dépérissait, s’amaigrissait. L’automne finissant, il devint sinistre. Bientôt l’hiver, achevant la période des combats, maintiendrait son père plus souvent au château.

La Bienveillante n’avait jamais aperçu le sire de Trestemore, qui ne se commettait point au village, y déléguant, pour ses affaires, ses intendants ou ses gardes. Elle ignorait même l’emplacement exact de son domaine. Elle savait seulement qu’à la différence de beaucoup d’autres forts, celui-ci était bâti au bas d’une longue pente, abrité des ennemis par ce repli dans le creux d’une forêt très dense. Thibault montait donc vers son amie chaque soir, et arrivait épuisé, assoiffé.
Un jour, sur ses membres la dame remarqua des traces de coups. L’enfant n’en parla pas, il répugnait à se plaindre, trop fier. Mais son amie, avant de servir la boisson fraîche par laquelle désormais elle l’accueillait, suggéra avec fermeté :
— Cette nuit, vous resterez ici, Monseigneur. Si votre père veut vous revoir, il viendra céans vous rechercher. Je suis sur mes terres et non sur les siennes ; mieux vaut quelque temps vous éloigner de lui, s’il vous maltraite de la sorte.
Et c’était paroles d’une femme habituée à commander, non à servir.
L’enfant en fut étonné et il se mit à rire, un peu cruellement :
— Sur tes terres? Et tu comptes vraiment soutenir un siège en ton fief, pour me défendre ?
Puis redevenu soudain, sérieux et grave, Thibault refusa avec sagesse l’offre de la dame, quoi qu’il lui en coûtât.

Les jours passèrent alors de nouveau sans qu’il revînt, sans qu’elle le sache vif, mort, où parti chez ce seigneur où il devait apprendre le métier des armes, sans qu’il lui fasse tenir de message, non plus. Seulement un grand silence, doux et impitoyable comme la neige qui bientôt ensevelirait la forêt.
Elle ne l’oublia pas, mais requise par les misères et les maladies ramenées par la mauvaise saison, elle le rangea dans un recoin de son âme.
Parfois pourtant quand elle se penchait vers un jeune malade pour l’aider à avaler une amère potion ou plus gravement, quand elle devait clore à jamais les prunelles sombres d’un enfant mort entre ses bras, elle revoyait les grands yeux noirs de Thibault. Et elle en frissonnait d’une crainte encore imprécise.
On était en décembre à présent, et avant les grands froids, la tempête faisait rage, hargneuse, acharnée contre le pauvre abri que la Bienveillante devait réparer chaque jour.
Un soir, alors qu’elle se baissait pour animer son feu, elle entendit frapper à sa porte avec une violence telle qu’elle craignit que le frêle rempart ne cédât.
La sagesse eût commandé de rester enfermée, mais elle savait que c’était précaution inutile devant une telle détermination, et elle fit glisser le verrou, ouvrit le battant.
Sur le seuil, elle vit un homme d’armes, seul, qui portait une tunique aux armes de Trestemore. L’homme la repoussa sans précautions dans la maison, soucieux de s’abriter quelques minutes du vent plus glacial et coupant que l’épée qui pendait à son ceinturon. Il annonça sans ambages :
— Femme, le seigneur te mande au château, tu dois me suivre.
Mais la Bienveillante secoua la tête, avec la douceur forte, bien connue des villageois, qu’elle mettait à tous ses refus. Sans répondre, elle s’assit devant sa table, et saisissant un morceau de parchemin qui y traînait, elle rédigea quelques mots et tendit le billet au messager, impressionné déjà que cette femme humble sache écrire.
— Tu donneras ceci à ton maître, dit-elle, si ferme qu’il n’osa pas regimber, ni user de sa force contre qui parlait avec tant de sereine et sûre résolution.
Et la dame se coucha, tranquille et sentant pourtant bien qu’elle avait soulevé quelque part, une tempête plus violente sans doute que celle qui, avec le matin, s’apaisa.

Elle fut tout à coup réveillée par un grand vacarme devant sa porte. Elle s’habilla à la hâte et sortit dans un mauvais jour jaunâtre, mal remis de ses turbulences nocturnes, pour apercevoir, piétinant sans vergogne ses modestes plantations, une troupe entière. Déjà, elle se résignait au pire, n’attendant de ces hommes ni pitié, ni déférence.
Pourtant, lorsqu’il la vit sortir, toute pâle et frêle, frissonnant dans sa robe noire, le visage tiré sous sa coiffe serrée, celui qui semblait diriger les soldats mit pied à terre, s’avança et désignant une jument sans cavalier, d’un beau gris clair, presque blanc, il énonça ses ordres de la voix paisible et sans colère d’un homme habitué à affronter de plus rudes adversaires que cette femme délicate et sans défense :
– Dame, expliqua-t-il, il faut nous suivre.
Si vous savez monter, ce cheval sellé est pour vous. Sinon je vous prendrai en croupe.
Elle s’étonna de tant d’égards. L’homme avait un visage sérieux et grave, mais sans hostilité, sans agressive impatience. Alors, sans rien demander, elle se dirigea vers l’animal et s’y hissa avec une aisance qui aurait surpris les villageois s’ils en avaient été témoins.
Passées les dernières masures du hameau, ils descendirent vers le fort de Trestemore. Deux lieues de chemins forestiers qui serpentaient tantôt et tantôt descendaient par de rudes dénivelés, vers la demeure seigneuriale. Partout, les branches entremêlées des arbres faisaient obstacle à la vue. Plusieurs fois il fallut sauter des troncs abattus par la tempête, et le chef des gardes, qui chevauchait en tête se retournait parfois pour voir comment se débrouillait la Dame, juchée en amazone sur sa blanche jument. Mais elle suivait tant bien que mal, comme si elle avait, en des temps plus favorables, possédé une monture pour suivre chasse à courre ou galoper dans les bois.
Il n’était pas loin de onze heures quand ils parvinrent enfin au château. Composé d’un donjon entouré de quatre tours plus basses, le bâtiment n’avait rien d’un chef d’œuvre d’architecture. Les ancêtres du sire de Trestemore l’avaient voulu dissimulé, puissant et fortement défendu. De fait, il fallut franchir les douves sur un pont-levis flambant neuf qui venait juste d’être restauré.
Dans la cour intérieure, tout le monde mit pied à terre et Herbert, le chef des gardes la mena jusqu’à la porte du donjon qui s’ouvrit. Là, une servante effarouchée la guida à travers des couloirs sombres jusqu’à la salle de gardes où se tenait seul, le sire de Trestemore. D’instinct, il avait éloigné tout ce qui pouvait faire obstacle à cette première rencontre, ce premier heurt.

La servante annonça en hésitant un peu :
-C’est … c’est la Dame, Monseigneur. Et elle plongea dans une révérence aussi profonde que sa crainte envers son maître avant de s’éclipser.
La pièce était haute vaste, et sombre, à peine éclairée par les meurtrières qui laissaient filtrer un jour gris.
De l’homme qui se tenait dans la pénombre, elle ne vit pas tout d’abord le visage. Il était grand et large d’épaules et se tenait à quelques mètres d’elle, les bras croisés, attendant visiblement qu’elle le saluât avec le respect qui lui était dû.
Mais dans sa robe noire et austère, la dame ne s’inclina pas et ne baissa pas les yeux. Alors franchissant la distance qui les séparait, il s’approcha d’elle et posant ses deux mains sur les minces épaules, tenta de forcer ce corps si faible à ployer devant lui.
Le visage sévère sous sa coiffe, les dents serrées, la Dame résistait de toute sa robustesse en cette joute inégale. Irrité, il lui décocha, comme un garnement de village, un méchant coup de pied dans les tibias qui l’abattit par terre sans lui arracher cependant cri ni protestation.
Et tandis qu’elle se relevait, il menaça, de sa voix qui était grave et chaude, et sans trace de la colère qu’il venait pourtant de manifester si rudement :
— Ne m’oblige pas à te montrer davantage ma force.
Debout à présent, les larmes dans ses yeux clairs, et vérifiant d’un geste machinal si sa coiffe n’avait pas glissé dans sa chute, elle répondit avec la même fermeté tranquille :
— Ce n’est point votre force que vous avez prouvée, Seigneur, mais votre vigueur. Je n’ai point à plier le genou devant vous. Je ne vous appartiens pas et ne suis de vous vassale, domestique ou serve… Que me voulez-vous ?
Renault de Trestemore observa alors plus attentivement cette femme, dont la parole résonnait sans timidité, ce visage que la concentration rendait sévère mais qui gardait une paisible beauté. La fierté, jamais, ne lui avait déplu.
Il lui sourit donc, de toutes ses dents qu’il avait fort blanches et parut très jeune, à peine plus mûr qu’un jouvenceau, semblant le frère aîné de Thibault, plutôt que son père. Amusé, il répondit sans colère cette fois :
— Dame, ce soir, vous partagerez mon repas et je vous expliquerai cela plus à loisir. Pour l’heure, mes affaires me requièrent.
Et ce fut lui qui contre toute attente s’inclina en passant devant elle pour lui ouvrir la porte derrière laquelle la servante attendait.
Seule pendant l’après-midi, elle aurait eu le loisir de s’interroger sur l’attitude ambiguë de son hôte si elle n’avait sombré dans un profond sommeil. Et si elle n’avait renoncé, déjà, à toutes les vaines quêtes.
La chambre dans laquelle on l’avait emmenée était confortable sans luxe inutile, et vers le soir la servante qui l’avait guidée jusqu’alors revint pour allumer le feu.
Quand la flambée resplendit, la jeune fille resta, embarrassée. Puis elle ouvrit un coffre qui se trouvait près de la fenêtre devant une tenture de velours vert sombre.
Elle en sortit un paquet d’étoffes de couleur claire.
— Dame expliqua-t-elle, il vous faut vous parer. Monseigneur ne peut vous recevoir à sa table ainsi vêtue.
Et rougissant un peu elle ajouta précipitamment :
— C’est son ordre, Dame.
La Bienveillante mal réveillée, grimaça un peu. Ses jambes étaient brisées par la longue chevauchée et meurtries par le coup de pied du Seigneur. Elle aurait souhaité rester seule et continuer à dormir.
Elle regarda pourtant la jeune servante et la robe que celle-ci tenait qui était de velours gris argent, et pâle. L’étoffe en paraissait somptueuse et fluide et elle tendit la main pour la toucher. A ce contact, ses yeux devinrent rêveurs et il sembla à la chambrière qu’ils s’embuaient, à moins que ce ne fût l’effet de la fumée piquante, issue du bois trop humide.
La Dame objecta :
—Telle parure ne m’est point appropriée. Et ton maître n’est pas le mien.

La domestique frissonna et avoua, contrainte :
— Dame si vous refusez, je serai battue. Et vous aussi peut-être… Notre seigneur n’est pas un modèle de patience.
La Bienveillante hocha la tête, pensive soudain.
— Bien, concéda-t-elle. Prépare moi donc …
Mais elle tint à se dévêtir elle même et sans aide, et à passer la fine chemise de percale et la robe simple et somptueuse que le seigneur avait, pour elle, choisie. Puis hésitant, elle défit sa coiffe et la jeune fille qui avait nom Marie, ne put étouffer entièrement un cri sourd où l’admiration se teintait d’un léger effroi…
Elle mit pourtant tout son soin à agencer les mèches étranges et y mêla de mauves améthystes qui ornaient également la lourde ceinture enserrant la taille étroite.
Quand elle eut achevé, la Dame se releva ; fine et fière dans sa parure et elle marcha vers le coffre d’où elle sortit un long voile, qu’elle plaça sur ses cheveux de manière à en dissimuler complètement la bizarre magnificence. Elle le fixa sur son front avec des épingles à tête d’argent.
Elle avait ainsi le maintien fier qu’on voit aux statues de reines qui ornent les tombeaux, et Marie, extasiée, ne douta plus une seconde qu’elle en fut une. Mais de quel royaume ?
Elle glissa à ses pieds de minces sandales brodées, et c’est ainsi retenant son voile d’une main de peur qu’il ne chût et dans le doux bruissement de la robe, qu’elle fut menée aux appartements du sire de Trestemore.
Renault avait fait disposer une petite table, chargée de mets divers et dans l’intimité de ce lieu à lui seul réservé, il attendait son invitée. Lorsqu’elle entra, il faillit demander à Marie où était la paysanne sévère qu’il avait mandée le matin, car celle qui se tenait devant lui semblait épiphanie, statue d’argent ou de sel…
— Dame, dit-il enfin et comme avec difficulté, si vous êtes ce qu’ici paraissez, je vous dois excuse pour la façon dont je vous ai enlevée et reçue. Et si vous ne l’êtes pas, peut-être encore davantage…
La Bienveillante ne répondit pas. Elle semblait souffrir de quelque gêne, qui ne venait point de ses jambes endolories. Elle regardait Renault de Trestemore, comme lui-même, de tous ses yeux, l’observait. Il est des moments où les paroles révèlent moins qu’un regard qui fouille ainsi, jusqu’à l’âme, dans la vérité d’un être qu’on croit ou veut saisir. Et celui qu’ils échangèrent fut tel.
De l’homme, les cheveux noirs, rejetés en arrière dégageaient un visage aux traits forts et réguliers. Quel souvenir cette vision ranima-t-elle dans l’âme de son invitée, close en son voile blanc, en son silence, en ses secrets ?
— Dame, reprit le seigneur, vous n’êtes point bavarde.
Émergeant de son rêve, elle esquissa un sourire, et la lumière revint à son regard pâle, toujours si grave.

Elle répondit de sa voix chantante :
— Je réserve ma parole aux malades et aux mourants, Monseigneur. Chance pour vous, vous n’êtes ni l’un, ni l’autre, ce me semble.
S’avançant vers elle, il lui tendit son poing courtoisement pour la conduire jusqu’à la table près de laquelle ils prirent place.
– Dame, dit-il, vous n’allez point dîner tout emmaillotée dans ce tulle. Mettez-vous donc plus à l’aise. Avez- vous peur de moi ?
La Dame sourit encore et secoua la tête.
-Peur ? Non. Messire, pas plus de vous que des enfants que j’aide ou soigne.
Alors, il posa la main sur le front de son invitée et défit, avec une douce autorité, les épingles d’argent :
– Il ne faut pas, Monseigneur, non, s’insurgea-t-elle dans un souffle et elle ajouta plus bas :
– Je vous en prie.
Mais c’était trop tard. Le voile avait glissé, révélant à la fois les charmes encore verts d’un corps souple et la prodigieuse magnificence d’une chevelure d’argent, dont les mèches mal contenues par les torsades tressées par Marie s’évadaient en ruisseaux doucement luisants sur le velours assorti de la robe ; l’étoffe et les cheveux, tissés du même fil. Et ce fut le seigneur qui recula comme devant une apparition fantomatique. Nulle dame Blanche pourtant n’avait jamais habité le château, vierge de ces légendes maudites qui hantent souvent les vieilles pierres. Le fort ne remontait qu’à trois générations de Trestemore, il était encore jeune, comme son insouciant Seigneur.
Rasséréné cependant, car il voyait sous l’étoffe soyeuse et douce la poitrine palpiter, comme d’une femme émue, il dit simplement :
-– Pourquoi dissimuler un tel trésor ?
Mais il n’osait pas trop rendre à la dame son regard, redoutant, tout en l’espérant, de lire dans le sien trouble ou souffrance.
Il n’en fut rien pourtant même si elle s’abstint encore de lui répondre et demanda :
—Seigneur, vous me devez explications. Pourquoi m’avez vous mandée céans ?
— Dame, il s’agit de mon fils, vous l’aviez deviné. Il ne me sied pas qu’il vienne chez vous s’amollir à lire et ouïr ces patenôtres et ces sornettes. Pourquoi lui avoir donné, contre mon gré, asile et refuge ?
— Seigneur, hier encore, votre volonté comme votre personne m’étaient inconnues. Tout enfant qui entre chez moi devient mien, pour le temps qu’il est dans ma demeure. Votre fils, Seigneur, a peur de vous, comme tout ce qui vit et respire, semble-t-il, en ce château.
— Hors vous, Dame !
— Hors moi.
Alors seulement, il releva les yeux vers elle, et vit qu’elle était comme toujours paisible, mais ainsi parée de ses cheveux pâles elle semblait, bizarrement, plus jeune. On sentait à quel point elle avait dû naguère être belle et sans doute désirable. Sous l’hiver, le printemps encore apparaissait.
— Seigneur, maintenant que j’ai satisfait votre curiosité, je souhaiterais rentrer chez moi, dès demain.
En votre … castel ?
Il avait dit ces mots avec cette ironie qui jetait dans ses yeux sombres la même gaieté qu’elle avait vue dans le regard de Thibault quand tous deux riaient d’un de ces plaisants fabliaux qu’elle lui narrait pour l’arracher à ses soucis.
Et il reprit tout aussitôt :
– Telle n’est pas ma décision. Mais dînons, voulez-vous ?
Et il s’attaqua à l’aile d’une poularde, se restaurant avec le solide appétit qu’il devait porter à la vie. Elle, toujours silencieuse, mangeait peu et restait pâle, préoccupée soudain, se sentant prisonnière, songeant peut-être à fuir avant même que sa captivité fût arrêtée.
Il ne s’aperçut de son inappétence qu’à la fin du repas et comme il ne restait presque rien sur la table, ni mets, ni vin clairet, dans la carafe qu’il avait vidée seul.
— Il se fait tard Seigneur, et je voudrais regagner ma chambre. Mais auparavant, dites-moi. Me laisserez -vous repartir dès demain ?
— Ni demain, ni jamais, avant que je ne sache vraiment qui vous êtes.

Elle resta encore silencieuse devant la sentence, mais l’éclair qui illumina ses yeux bleus fut si intense et si bref que Renault crut l’avoir rêvé ou que le feu avait allumé quelque reflet dans cette eau redevenue l’instant d’après trompeusement limpide.
Il s’attendait à ce qu’elle protestât, se rebellât, manifestant cette fierté qu’elle avait montrée dans leur premier entretien. Peut-être tout simplement allait-elle se nommer, se raconter un peu. Le voile de sa vie antérieure aurait pu en cet instant, choir avec la même facilité que celui qui recouvrait sa bizarre chevelure. A dire vrai, Renault le redoutait, bien qu’il méconnût cette crainte.
Et elle ne le fit pas. Ce fut simplement comme si elle s’était éteinte, elle parut comme effacée par une tristesse morne et pesante qu’il ne comprit pas, pas plus que les étranges paroles qu’elle prononça alors :
— C’est grand péril pour vous, Monseigneur. Et sans doute, pour moi…
Lorsqu’ils sortirent de la chambre du seigneur, les couloirs étaient vides, nul garde, nulle servante, comme si ordre avait été donné de respecter cette extrême et dangereuse solitude. Il la raccompagna lui-même jusqu’à sa chambre comme s’il appréhendait qu’en ce parcours elle se perdît, s’évadât, s’évanouît.
Sur le seuil, ils s’arrêtèrent. Ce fut lui qui ouvrit la porte grande et il prit congé avec un regret qu’elle jugea enfantin, pour redevenir impérieux la seconde suivante :
Dame, dit-il, je vous attends demain, à la même heure.
Dès lors, il y eut pour la Dame une longue suite de jours tout empreints de solitude et d’ennui dont elle ne pouvait s’échapper. Devant la porte ou suivant ses pas dans les couloirs, dans le jardin, Herbert ou Marie la surveillaient. Elle ne songeait pas à fuir, du reste, retenue par l’espoir d’apercevoir Thibault et sans doute déjà, par le charme des soirées en compagnie du seigneur.
Elle revêtait toujours pour s’y rendre les robes que le seigneur choisissait, semblait-il, pour elle : blanches, grises, bleues ou mauves. Elle ne cachait plus, à présent, même à la domesticité, ses longues boucles claires. Et chaque soir, Renault reposait sa question :
— Dame, dites-moi, enfin d’où vous êtes et quel est votre nom !
Mais la dame ne disait rien, son visage s’immobilisait alors, les mots la rendaient à la contrée lointaine où elle puisait source et origine.
Ses lèvres parfois tremblaient ou frémissaient, mais il ne savait si c’était le chagrin, la révolte ou le regret qui infléchissait les lèvres soudain amères et perdait son regard dans des brumes glacées et inaccessibles, ou le désir soudain de se révéler.
Certains soirs il jouait à deviner, mi-amusé, mi-agressif, face à ce regard d’ordinaire si clair et franc et qui se dérobait pourtant davantage que s’il eût été baissé sur des pensées secrètes :
— Est-ce Mahault, Iseult ? Mathilde ?
Est-ce Jeanne ? Hélène ?Isabeau ?
Et il égrenait une litanie de prénoms de lui connus, toute une cour gracieuse de dames invisibles et auxquelles, veuf depuis peu, il rêvait déjà.

Parfois, elle s’amusait de sa quête :
— Comme vous êtes enfant, Messire !
Et elle s’étonnait qu’il se montrât si apte à jouer encore, lui qui tenait entre ses mains le sort de tant de créatures et dont les obligations étaient multiples et lourdes. Il était encore très jeune, il est vrai, marié très tôt à la noble Hersende.
Et elle répétait alors paisiblement :
— Les villageois me nomment la Bienveillante, Messire. Cela doit vous suffire. Pour vous, comme pour les autres, je ne suis et ne veux rien être d’autre.
Il n’avait jamais osé s’enquérir de son âge. Mystère plus profond encore que l’énigme de cette femme dont le corps était encore jeune et ferme, le visage à peine marqué par le temps mais que nul n’aurait pu prendre pour une jouvencelle, même quand elle dissimulait la moisson argentine de ses cheveux.
Il y avait en elle cette tendre gravité, ce regard toujours penché vers les autres, cette attention exacte, cette rigueur dans l’aide qu’elle apportait, efficace, discrète.
Mais le seigneur de ce réconfort n’avait cure. Il appréciait sa présence douce, silencieuse, celle d’un elfe, d’une fée qu’il aurait lors de ses chasses capturée. Elle avait dû, en son adolescence, ressembler aux nymphes des eaux vives, si tant est que cette créature ait possédé un jour ce qu’on nomme jeunesse. Et de cette époque perdue ou inexistante, il nourrissait en lui un regret obscur et inconscient.
Ainsi l’affection fait-elle son chemin dans les âmes qui s’en défient le moins : celle de ces hommes tout entiers tournés vers l’action qui bientôt le reprendrait. Il ignorait tout autant les sentiments de la Dame : elle ne manifestait ni ennui, ni révolte, toujours égale dans son humeur tranquille, d’un écoulement d’eau dans ces jours de réclusion qu’il lui imposait. Au village, on avait appris à vivre sans elle, comme on en avait eu coutume de longues années avant son arrivée. Elle manquait, certes, mais surtout aux humbles. On suppléa d’instinct à son absence en l’imitant, ainsi les habitants du hameau avaient-ils à leur insu appris à être entre eux plus solidaires. Quant aux enfants, aux mourants et aux défunts leurs voix légères, suppliantes ou enfuies n’avaient pas assez de force pour la réclamer.
Elle ne demandait plus à partir, le refus unique qu’elle avait essuyé la figeant dans une attente placide.
Elle n’avait pas revu Thibault, exilé près d’un suzerain chargé de lui apprendre le métier des armes, comme en avait décidé en juge souverain, son père. Elle pensait parfois à l’enfant, quand aux soirées Renault s’animait, contait pour elle ses faits de guerre ou ses exploits de chasse, tant il était alors ressemblant à son fils.
Les jours passaient et l’hiver avançait, on était en février déjà, quand une épidémie frappa le château et probablement le village. Une de sales ces maladies d’hiver où on s’épuise à tousser et on où on remet son âme à Dieu dans la morve et les crachats.
La Bienveillante, en ces jours sombres avait repris d’instinct son rôle d’aide, suppléant aux servantes malades, aux cuisinières grippées. Elle faisait plus : en l’absence du maître, c’est vers elle, la Dame qu’on se tournait, d’elle qu’on attendait les ordres et ceux qu’elle donnait, exécutés avec diligence, étaient sages et efficaces.
Elle retrouvait à ces activités un peu de vie, la morne tranquillité de ces jours de réclusion s’en allégeait, même si elle n’avait souhaité ce fléau en aucune manière.
Elle ne soupait plus avec le Seigneur, trop préoccupé en ce tourment ; le soir la trouvait souvent trop épuisée et elle plongeait dans un sommeil lourd où les songes glauques ensevelissaient le repos.
C’est dans ses replis épais de rêves incertains que vint la tirer du sommeil la voix enrouée de Marie :
– Dame, venez, venez vite. La petite Ermeline est très malade. Monseigneur n’espère plus qu’en vous !
Et elle s’était émue de ces mots ; dans sa mélancolie, dans l’urgence même, ils lui étaient douceur soudain. Il n’avait pas ordonné.

La petite damoiselle Ermeline était dans ses dix-huit mois, une petite chose fragile encore, et en proie à une fièvre si forte que le mire ne savait plus quelque décoction lui donner. Les servantes, celles qui restaient en santé, couraient de droite et de gauche dans un ballet affolé.
Devant la meurtrière voilée d’une tenture rouge sombre, Renault de Trestemore, déjà vêtu de deuil, se tenait, de dos.
La Dame ne le vit même pas, toute son attention concentrée sur ce petit tas de chiffons suffocants qu’était son héritière.
Et les heures soudain se figèrent autour de mouvements vains et comme ralentis, dont chacun voulait retenir cette petite vie déjà à demi évadée. La Bienveillante, en aidant cette âme inaccomplie à se séparer de ce corps gracile, peinait à garder la sérénité qu’elle manifestait pour les petits villageois qui étaient morts près d’elle, innombrables visages retournés dans un semi-oubli, départs intégrés aux naissances et aux fêtes, tout dans le fil plein de la vie.
Ici, il semblait que la mort fût scandale. Que cet homme immobile toujours et dont elle ne voyait que le dos massif, refusait de tout son être ce que la nature imposait.
Le prêtre et le mire s’étaient eux aussi enfuis, laissant seule la Bienveillante au chevet d’Ermeline avec la présence redoutable de leur maître. Et c’était ente lui et elle comme une barrière invisible, qui empêchait ce père présent pourtant, de se pencher sur les derniers instants de son enfant.
Au petit jour, le corps léger sursauta dans les bras de la Dame. Les yeux de l’enfant s’ouvrirent grands et elle y décrypta ce que si souvent elle avait lu. Elle sourit et la petite fille apaisée, soupira, comme elle se serait endormie.
Ce bruit si ténu, Renault le perçut se retourna avança vers le berceau et la femme agenouillée qui tenait le corps léger de sa fille.
La chandelle, derrière lui, éclairait les aplats de son visage fort et toute cette violence désespérée et effrayante dans son regard. A la manière dont il s’approcha, toute autre que la Bienveillante aurait eu peur, peur de ce désespoir brutal qui envahissait une âme entière. Peur de ce refus de l’ordre des choses.
Mais tout près, il s’agenouilla lui aussi et la douceur revint dans ses yeux Il étendit la main, toucha presque timidement les langes blanchâtres, regarda les yeux clos de l’enfant. Dans ce moment terrible où la personne vivante et aimée devient objet, il avait besoin d’être au plus près de cette créature, dont nul ne savait vraiment ni peut-être elle-même si elle était mortelle ou surnaturelle. Il scruta le fin profil, attentif, tout concentré sur ce dernier sommeil qui n’est que veille éternelle. Les cheveux d’argent la couvraient comme un voile, les paupières étaient baissées, la bouche souriait toujours légèrement.
Alors le sire de Trestemore doucement lui prit l’enfant des mains et la reposa dans le berceau. Puis s’accroupissant près d’elle qui n’avait pas plus bougé qu’une statue, il posa sa tête sur ses genoux. Là, il put pleurer.

Et ce qu’il pleurait, le jeune seigneur, c’était bien plus que cette vie fragile venue de lui et retournée si vite au Créateur. Il pleurait sa dame morte si absurdement à présent puisque son enfant lui avait si peu survécu. Il pleurait aussi et surtout sur ce sentiment qu’il sentait interdit et si fort et qui le liait à cette femme, dont il sentait sous la robe noire et l’étoffe rude les cuisses longues, fermes et musclées.
Elle n’avait toujours pas bougé, n’osant poser sur lui sa main fine, craignant de déranger par ce geste d’apaisement un équilibre incertain, de faire basculer cet instant triste et doux dans un abîme de risque.
Elle le laissa se rasséréner lentement, il se redressa puis se pencha à nouveau sur elle, lui saisit les deux mains et la releva.
– Monseigneur, dit-elle, à présent, je dois partir. Retourner au village.
Il sursauta à ces mots comme s’il se réveillait d’un songe. Il acquiesça de la tête. C’était sagesse. Mais regardant le visage de la dame, au fond des yeux très clairs et malgré la voix calme, il décela un désarroi, crut voir des larmes. Dans ses mains les mains tremblaient, sans qu’il puisse savoir de quel trouble, ni même si ce n’était pas le froid du matin qui s’insinuait dans la chambre.
Dans l’après midi elle repartit vers le village. Herbert seul l’escortait.
Sa maison avait un peu souffert des intempéries de l’hiver et elle fut occupée quelques jours à a réparer. Les villageois la saluaient et elle reprit sa place auprès d’eux comme si toutes ces semaines passées au château n’avaient duré que quelques heures. Personne ne la questionna et chose plus étonnante personne derrière son dos n’émit de commérages. Sans doute craignait-on assez le seigneur pour ne pas clabauder sur qui semblait jouir de sa protection.
Le printemps venu dans le village, on parlait des guerres que messire Renault allait entreprendre, et ce fut toute une effervescence, des jeunes gens partaient chaque jour vers le château pour se joindre à ses troupes ; la Bienveillante avait fort à faire pour aider, partout et toujours ceux qui la sollicitaient. Elle semblait avoir acquis le don d’ubiquité toujours partout où elle devait en temps et en heure, nettoyant ici, reprisant là, consolant l’enfant qui perdait un père et la fiancée qui voyait partir son promis.
On l’avait retrouvée sans déplaisir, mais sans lui faire vraiment fête ni hommage. On sentait bien que toute manifestation de reconnaissance l’eût blessée. Plus simplement, elle ne l’aurait pas comprise.
Elle avait repris ses habitudes mais ceux qui la connaissaient mieux remarquaient dans ses yeux une mélancolie inaccoutumée, invisible avant sa disparition. .

Quand l’été arriva, Renault revint de guerre, comme on dit dans une vieille chanson, mais sain et sauf. Le bruit courut cette fois de ses noces : à l’automne il convolerait avec une noble damoiselle dont le prénom était encore inconnu. Et dans la tête de la Bienveillante, la voix chaude et un peu traînante du jeune seigneur retentissait : « Maheult ? Ysabault ? ou Mathilde ? » ;
Elle songea que ce serait un bien pour lui, et pour Thibault, mais elle pensa aussi la future châtelaine, unie peut être contre son gré à un homme séduisant certes, mais imbu de lui-même et sans grande et réelle tendresse, sauf peut être pour ses chiens, ses chevaux et quelques-uns de ses compagnons d’armes et de chasse. Elle imaginait le couple avec indulgence, et pensait à Thibault qui retrouverait à ses retours au château une présence féminine, sinon maternelle. Mais plus distante sans doute que celles des servantes et des nourrices…
Elle songeait à Thibault qu’elle n’avait pas revu, depuis la mort d’Ermeline et tous ces jours où elle avait dû au sein du désarroi de tous, jouer le rôle de la maîtresse des lieux qu’elle ne serait jamais. Et dans lesquels sans doute on ne solliciterait plus sa présence.
Cet oubli lui était doux. Dans les gestes quotidiens, la paix de son âme progressivement revenait. Aux festins, on l’entendit même chanter des airs très gais, et à la fête des vendanges, elle se mêla aux villageois, refusant toutefois de danser, comme si elle portait un deuil inconnu, le poids des âmes peut être qu’elle avait depuis tant de jours accompagnées dans la mort. Après la fête elle dormit peu, la tête encombrée de rires et de cris, aussi quand, aux premières lueurs du jour, on poussa sa porte qu’elle ne fermait jamais, elle ne fut pas surprise dans son sommeil. Elle était assise sur son lit, les cheveux dénoués, isolée dans ce flot si clair et doucement luisant, les yeux ouverts fixement sur un songe intime ; elle bougeait si peu que son visiteur un instant la crut morte.
Mais la conscience lui revint, elle le reconnut et sourit, et sans se lever pourtant, lui désigna un siège prés d’elle :
—Asseyez-vous, Messire.
Les mots rituels de politesse ne venaient pas aisément à ses lèvres, jamais, et moins encore à l’égard de cet homme qui avait chevauché de nuit pour venir la voir. Quel impérieux motif le poussait à cette curieuse démarche ?
Ce fut elle qui reprit la parole, pourtant, dans le silence tendu qui s’installait :
— Je pensais ne jamais vous revoir.
Et elle avait prononcé ces mots avec une souffrance si sensible que sa profonde maîtrise de toute émotion n’avait pu contrôler.

Le sire de Trestemore avait l’air lui aussi fort mélancolique. Plus rien d’arrogant ni d’amusé dans les yeux sombres, un pli amer marquait son visage tendu. Etait- ce la guerre qui avait ainsi changé le visage régulier et fort ?
Il regardait la Bienveillante et soupira :
— Je n’aurais pas dû venir, en effet, mais…
Et il s ‘arrêta au bord d’aveux si compliqués .
L’attention même de la dame le gênait, et tout ce mystère autour d’elle , qu’elle avait voulu contre son gré garder.
— Dame, pria t-il enfin, j’aimerais que vous reveniez au château.
— A quel titre, Messire ?
Et elle ajouta avec sagesse :
— Vous aurez bientôt une jeune épouse, Messire, ma présence pourrait ne pas lui être aussi agréable que vous le supposez. Je ne suis point votre domestique. J’ai accepté de vous aider. Jamais, je ne vous servirai !
Elle avait dit ces mots avec une telle fierté ferme que Renault, qui semblait de plus en plus tourmenté, tressaillit.
— Vous m’aimez pourtant, remarqua -t-il, cruel.
— Oui, reconnut la Bienveillante. Sans doute, et j’ai grand tort, car entre nous coule un fleuve trop large que nul pont ne peut aider à franchir. Nous ne saurions ni vous ni moi passer outre. Je sais votre âme, Renault de Trestemore, mieux que vous ne la voyez vous même. Vous m’aimez comme je vous aime mais cet amour est venu trop tard. Je suis d’un autre lieu, d’un autre temps, d’un autre monde.
En elle, toutefois, tant de véritable noblesse.
Elle souriait avec douceur, ses beaux yeux clairs soutenant le regard sombre, et qui devenait dur devant ce refus, calme et si désenchanté.
Alors il se leva, tourna le dos et partit droit devant lui.
On le vit dans les jours qui suivirent d’humeur farouche, et le regard plus désolé que lorsqu’il avait perdu sa femme et sa fille.
Thibault peut-être, Thibault seul aurait compris., lui qui avait aimé la Bienveillante, au point de braver son père.

Au début de l’hiver juste après la Noël, et par un jour très froid , plein d’une lumière blanche et dorée, on célébra les noces de Renault de Trestemore avec damoiselle Aude de Vaurevert.
Le jour du mariage les villageois furent conviés au château pour faire ripaille et chacun se réjouissait, car le seigneur n’était pas, malgré ses colères, un mauvais maître. On était heureux de ce bonheur qu’on lui supposait.
Ainsi tout le menu peuple assista à la cérémonie, se bousculant aux portes de la chapelle, pour apercevoir l’épousée, une petite femme brune aux traits fins et au maintien fier.
Les plus avisés et les plus proches notèrent la pâleur de leur seigneur; d’une voix enrouée –mais par quelle émotion ?- il répéta après le prêtre les formules sacramentelles qui le liaient pour la vie à sa seconde épouse.
Dans la foule , quand il sortit sous les vivats, au bras de la jeune Aude, son regard flottait loin de lui, semblant chercher quelqu’un ou quelque chose , et sa songeuse gravité surprit.
La Bienveillante n’était pas dans cette foule, et de la journée on ne l’aperçut pas davantage aux danses et aux festins. On savait sa réserve et sa discrétion, aussi nul ne s’en inquiéta hormis le jeune Thibault, revenu du fief de leur suzerain pour la circonstance. Ce fut lui qui fit route vers la cabane de sa vieille amie, lui qui trouva la porte grande ouverte sur une pièce vide …
Cette source claire s’en était allée couler ailleurs, il n’en douta pas. Et au lieu de se lancer sur les routes, à sa poursuite, guidé par un instinct si puissant qu’il ne put y résister, il revint à bride abattue au château .
Il se glissa dès qu’il le put près de son père. On ne sait ce qu’il lui dit exactement, mais Renault pâlit encore davantage.
Cependant, la Bienveillante cheminait légère. Sa marche devenait vol, danse sous la lune froide de décembre. La lumière était nacrée et elle avançait , froidement accordée à ce paysage irréel que le givre illuminait de ses cristaux cruels. Nul âme qui vive , seul le hurlement lointain d’un loup isolé, parfois ; et qu’elle ne craignait pas .
Elle était à présent au profond de la forêt, écartant les branches pour se frayer passage et comme elle débouchait d’un fourré, elle aperçut sur l’étroite sente devant elle la silhouette d’un cavalier qui s’avançait toujours, sur sa bête dont le souffle givrait les naseaux.. De l’animal, qu’elle identifia à sa robe noire, son cœur avant ses yeux reconnut le maître. L’homme barrait le passage.

Il sauta de sa monture et se tint tout près d’elle, à la toucher :
— Dame, dit-il pourquoi fuyez-vous ?
— Je ne fuis pas, Messire. Je pars.
— Dame, vous ne devez. Je ne pourrai vivre sans jamais vous revoir. Je ne pourrai vivre sans jamais savoir d’où vous venez ni , qui vous êtes , ni où vous êtes !
— Je ne suis rien Messire, et n’ai rien. Je ne vais nulle part.
Mais il voyait bien le seigneur combien elle était belle dans sa robe et sa cape de lainage blancs , l’irréelle chevelure pourtant enfermée dans son voile.. Belle, malgré les rares rides d’un visage qui a vécu et souffert, d’une existence et d’une douleur qui lui resteraient ignorées .
— Dame, ordonna-t-il -il, vous ne partirez pas. Je vous forcerai à rester.
Il haletait et c’était colère et souffrance, désespoir et frustration. .
Alors , elle lui parla longtemps, comme elle avait si souvent parlé aux enfants malades qu’elle gardait, aux mourants qu’elle apaisait , berçant en cet homme une souffrance qu’elle n’aurait jamais voulu éveiller, tuant en lui ce qui ne devait plus être. Ou du moins, le tentant.
— Je ne vous ai point fait présent de noces, Messire et mon départ est ce don. Acceptez-le, sans me demander davantage. Mon nom n’a pas de sens en votre langage. J’ai l’âge et la force de l’eau qui court et creuse le rocher. C’est une puissance que nul ne peut détruire. Sauf à me tuer, Messire. Le ferez-vous ?
Incapable de répondre, le seigneur de Trestemore secoua la tête, la gorge serrée comme l’enfant au fond qu’il était resté, qu’il était plus que Thibault, son fils.
– Grandissez, Messire, continua la Bienveillante de sa voix douce et chantante, si argentine dans le froid qu’il douta tout à coup de sa réalité. Il repensa soudain à la chaleur de ses longues cuisses fermes, sur lesquelles un moment sa tête avait reposé.
D’un geste décidé, elle ôta alors la coiffe et le voile qui dissimulaient ses cheveux. La main de l’homme se tendit vers les boucles douces si semblables à un duvet d’oiseau et que le givre ornait de minuscules perles étincelantes. Les yeux bleus brillaient d’une ardeur si vive, si confiante, si amicale, que le regard du seigneur s’adoucit, il redevint soudain paisible.
Il saisit la main que le froid bleuissait, la porta à ses lèvres. Puis il s’écarta lui rouvrant la route qu’il obstruait.
Ainsi l’étrange créature reprit-elle sa route, blanche dans la neige qui commençait à tomber et qui dans la nuit effaçait jusqu’à ses traces.
Décembre 2002-juillet 2003

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