Manuscrit N° 20

Chaque aquarelle possède des nuances uniques qui évoluent selon la lumière. Bien que je veille à la fidélité des photos, de légères variations de teintes peuvent apparaître entre votre écran et l’œuvre originale.

Chaque après-midi, en revenant de l’école, les enfants avaient coutume d’aller jouer dans le jardin du Géant. C’était un grand jardin charmant, couvert d’herbe verte et douce. Çà et là, sur le gazon, se dressaient de belles fleurs pareilles à des étoiles, et, au printemps, les arbres se couvraient de fleurs délicates d’un blanc nacré et de fruits d’or, tandis que les oiseaux, perchés dans les branches, chantaient avec tant de ravissement que les enfants interrompaient leurs jeux pour les écouter.


Un jour, le Géant revint. Il avait passé sept ans chez son ami l’ogre de Cornouailles. À son arrivée, il vit les enfants qui jouaient dans son jardin.
— Que faites-vous ici ? cria-t-il d’une voix bourrue.
Et les enfants s’enfuirent.
— Mon propre jardin est mon jardin à moi, dit le Géant ; tout le monde peut le comprendre, et je ne permettrai à personne d’autre d’y jouer.
Alors il construisit un mur tout autour, et mit une pancarte :
ENTRÉE STRICTEMENT INTERDITE SOUS PEINE DE POURSUITES
C’était un géant bien égoïste.



Le pauvre petit peuple n’avait plus nulle part où jouer. Ils essayèrent de jouer sur la route, mais la route était pleine de poussière et de cailloux pointus, et ils n’aimaient pas cela. Ils avaient l’habitude de rôder autour du mur élevé quand leurs leçons étaient finies, et de se parler du beau jardin qu’il y avait à l’intérieur.
Puis le Printemps arriva, et partout dans le pays, il y eut des fleurs menues et de petits oiseaux. Mais dans le jardin du Géant égoïste, c’était encore l’hiver. Les oiseaux ne daignaient pas y chanter, car il n’y avait pas d’enfants, et les arbres oublièrent de fleurir.



Une seule fleur sortit sa tête de l’herbe, mais lorsqu’elle vit la pancarte, elle eut tant de pitié pour les enfants qu’elle se recoucha dans la terre et se rendormit. Seuls prirent possession du jardin la Neige et le Givre.
— Le Printemps a oublié ce jardin, disaient-ils, alors nous y habiterons toute l’année.
La Neige recouvrit le sol de son grand manteau blanc, et le Givre peignit tous les arbres en argent. Ils invitèrent le Vent du Nord à passer le reste de la saison avec eux. Il vint, enveloppé de fourrures, et il rugit toute la journée dans le jardin et abattit les pots de cheminée.



— C’est un endroit magnifique, dit-il ; il faut inviter la Grêle à venir aussi.
Et la Grêle vint. Trois heures durant, elle tambourina sur le toit du château jusqu’à ce qu’elle eût brisé la plupart des ardoises, puis elle se mit à courir autour du jardin aussi vite qu’elle pouvait, en tournoyant. Elle était vêtue de gris, et son souffle était comme de la glace.
Le Géant était assis à sa fenêtre et regardait son jardin blanc et froid.
— Je ne comprends pas pourquoi le Printemps est si long à venir, disait le Géant, assis à sa fenêtre et regardant son jardin froid et blanc. J’espère que le temps va changer.


Mais le Printemps ne vint jamais, ni l’Été. L’Automne donna des fruits dorés à tous les jardins, mais au jardin du Géant, il n’en donna aucun.
— Il est trop égoïste, disait l’Automne.
Le jardin resta donc perpétuellement l’hiver, bercé par le Vent du Nord, la Grêle, la Neige et le Givre qui dansaient à travers les arbres.


Un matin, le Géant était couché éveillé dans son lit lorsque j’entendit une musique délicieuse. Elle sonnait si doucement à ses oreilles qu’il crut que c’était les musiciens du roi qui passaient. C’était seulement une petite linotte qui chantait à sa fenêtre, mais il n’avait pas entendu un oiseau chanter dans son jardin depuis si longtemps que cela lui parut la musique la plus merveilleuse du monde.
Alors la Grêle cessa de danser au-dessus de sa tête, le Vent du Nord arrêta son rugissement, et un parfum délicat vint à lui par la fenêtre ouverte.
— Je crois que le Printemps est enfin arrivé, dit le Géant.



Et il sauta de son lit et regarda par la fenêtre.
Qu’est-ce qu’il vit ?
Il vit un spectacle merveilleux. Par un petit trou pratiqué dans le mur, les enfants s’étaient faufilés, et ils étaient assis sur les branches des arbres. Dans chaque arbre qu’il pouvait apercevoir, il y avait un petit enfant. Et les arbres étaient si heureux d’avoir de nouveau les enfants qu’ils s’étaient couverts de fleurs, et balançaient doucement leurs bras au-dessus de la tête des petits. Les oiseaux volaient çà et là en gazouillant de joie, et les fleurs riaient à travers l’herbe verte. C’était une scène ravissante.


Seul, dans le coin le plus reculé du jardin, c’était encore l’hiver. Un petit garçon s’y tenait, si petit qu’il ne pouvait atteindre les branches de l’arbre, et il tournait tout autour en pleurant amèrement. Le pauvre arbre était encore recouvert de givre et de neige, et le Vent du Nord soufflait et grondait au-dessus de lui.
— Monte sur moi, petit garçon ! disait l’arbre, et il pencha ses branches aussi bas qu’il put ; mais le garçon était trop petit.


Le cœur du Géant se fondit lorsqu’il regarda par la fenêtre.
— Combien j’ai été égoïste ! dit-il. Maintenant je sais pourquoi le Printemps ne voulait pas venir ici. Je vais mettre ce pauvre petit garçon au sommet de l’arbre, puis j’abattrai le mur, et mon jardin sera le terrain de jeux des enfants pour toujours et à jamais.
Il était vraiment très repentant de ce qu’il avait fait.


Il descendit l’escalier, ouvrit doucement la porte d’entrée et sortit dans le jardin. Mais quand les enfants le virent, ils eurent si peur qu’ils s’enfuirent tous, et le jardin redevint l’hiver. Seul le petit garçon ne s’enfuit pas, car ses yeux étaient pleins de larmes et il ne vit pas venir le Géant.
Et le Géant s’approcha furtivement, le prit doucement dans ses mains, et le posa sur l’arbre. Et l’arbre éclata subitement en fleurs, et les oiseaux vinrent y chanter, et le petit garçon étendit ses deux bras, entoura le cou du Géant et l’embrassa.


Et les autres enfants, voyant que le Géant n’était plus méchant, revinrent en courant, et avec eux revint le Printemps.
— C’est votre jardin à présent, mes petits-enfants, dit le Géant.
Il prit une grande hache et abattit le mur. Et lorsque les gens allèrent au marché à midi, ils trouvèrent le Géant jouant avec les enfants dans le plus beau jardin qu’ils eussent jamais vu.