Le silence de Perceval
Emmanuel Merle
Chaque aquarelle possède des nuances uniques qui évoluent selon la lumière. Bien que je veille à la fidélité des photos, de légères variations de teintes peuvent apparaître entre votre écran et l’œuvre originale.



Je ne te nomme pas, dit ma mère,
et moi-même je ne sais pas son nom.
Je connais la forêt, au-delà
de la barrière, l’être sauvage
qui enfante les arbres, les herbes, les oiseaux
et les pierres. Je sens que tout,
plus qu’un nom, possède une présence.
Je n’entre pas encore dans le temps.


Un jour pourtant des dieux viennent,
leurs vêtements ont conquis le soleil.
Ils sortent de la forêt, semblent
suivre le vent, leurs épées flambent,
croix de lumière dans la poussière.
Ils me parlent avec d’autres mots
et soudain mon sang dévale
une pente si abrupte que je ne suis
plus que désir de cheval et d’armure.
Ma mère s’effondre
mais je pars.


Le monde s’habille de pourpre,
et tout devient rouge.
L’armure du Chevalier Vermeil
étincelle, prenant sa couleur au ciel
du soir, et mes mains semblent
ruisseler de sang. Son épée fend
mon épaule et un voile de fureur
tombe sur mes yeux. Mon javelot,
comme un serpent rapide, perce
son œil et crève son esprit.


Ses lèvres sont vermeilles, et sa peau
la nacre poudreuse d’une neige
que le soleil n’atteint pas.
Son âme assiégée est un pétale
si tendre que les rares paroles
que je lui adresse en marquent
le limbe. Je dois choisir mes mots.
Autour du château de Blanchefleur
l’ennemi attend le jour. Pour elle
je serai toute une armée.


La pointe de la lance est vermeille,
un filet de sang rejoint la main.
Comme une phrase étrangère
désespérément répétée
passent et repassent devant moi
lance, chandeliers et coupe de lumière.
Les mots montent à mes lèvres
puis renoncent, paroles ravalées
dans une gorge sans fond.
Rien ne sera prononcé
de ce qui aurait dû l’être.


Le faucon a heurté l’oie qui s’égare.
Elle est tombée, j’en suis certain,
mais seules trois gouttes de sang demeurent
dans la neige.
Je reste là, envouté par la couleur,
et je me souviens de Blanchefleur,
de sa joue de nacre et de ses lèvres vermeilles.
Peut-on aimer, malgré la mort ?
Je crois que oui, je suis le chevalier
triste qui sait la blessure d’aimer encore.


Sous le ciel de mars
Ce manuscrit a trouvé son port d’attache le 3 mars 2026.
Dans le grand format de ses pages (40 cm x 30 cm),
le verbe d’Emmanuel Merle s’est marié au geste de Nicole Pessin.
Ici l’encre de Chine a encré le silence,
tandis que l’aquarelle a laissé infuser la clarté,
offrant aux poèmes un paysage de papier où voyager.
En ses pages :
Sept pages de silence et d’encre
Une couverture brodée au fil du texte
L’ultime éclat d’un colophon illustré

A propos de l’auteur : Emmanuel Merle
Emmanuel Merle est une figure majeure de la poésie contemporaine française. Son œuvre, marquée par une grande exigence et une économie de moyens, explore la fragilité de l’existence et notre rapport au monde.
Son écriture, souvent qualifiée de « poésie du seuil », privilégie le dépouillement et le silence. Entre ombre et lumière, ses textes — publiés notamment chez Gallimard ou Cheyne éditeur — agissent comme des épurés méditatives, invitant le lecteur à une attention profonde. C’est une voix rare qui transforme l’indicible en une présence minérale et saisissante.
