Nouvelle N°8

Marc-Henri Arfeux. 2025.

« Sciurus vulgaris ».

L’écureuil est curieux. C’est pourquoi l’on voit son œil, luisant et malicieux, du sommet des feuilles, humer tout le visible don des heures. Car les écureuils ont la vision olfactive et prennent un grand plaisir à observer la croissance des pommes de pins, la maturation des noisettes dans leur demeure, la circulation de la sève dans les bras de l’aubier qui se glissent dans leurs manchons et leurs gants de branches afin de venir caresser du bout de la résine les oreilles des écureuils. D’ailleurs ceux-ci aiment aussi la résine qu’ils regardent embaumer l’air feuillé de leurs maisons forestières, tandis qu’ils escaladent et virevoltent. J’ai moi-même vécu des années durant en leur compagnie et continue de séjourner le plus souvent possible dans leur royaume. On y boit du café noisette, on y cueille des pommes pain de seigle avec des raisins de Corinthe et des amandes, et les abeilles vous apportent du miel afin de tartiner vos aiguilles de pin avant de coudre un grand parasol lorsque vient midi et que le soleil étend sa serviette dans tout le ciel.

Marc-Henri Arfeux, Traité sur l’écureuil liuerucé de nos bois et forêts, Éditions du Panache, Squirellopolis, 2025


« Zébras »

Grande est la douceur du zèbre qu’on accuse si souvent à tort de faire le zèbre alors qu’il ne cesse de s’évader de ses rayures dites zébrures par les habitants de Zeebrugge, ville portuaire imaginaire des savanes où jamais la mer ne mit le pied. De célèbres zèbres le disent et ils ont raison, autant que zigzaguent les zébrures sur leurs dos ondulés lorsqu’ils galopent. La douceur des zèbres est proverbiale. Ils aiment humer les fleurs, les flacons de parfums oubliés par les dames en visite dans leurs herbes, et le pelage des chats persans, bleus exclusivement. Les zèbres sont des esthètes, des zèbresthètes zélés, et sont aussi grands mélomanes car ils écoutent chaque jour le lever et le coucher du soleil, avec des larmes d’émotion qui tracent des s en forme de z sur leurs joues veloutées. La douceur des zèbres est telle que certaines élégantes se firent faire autrefois des manteaux en zèbre au lieu de zibeline, et les zèbres ne savaient s’ils devaient se réjouir de cet honneur ou déplorer cette atteinte à leur vie vestimentaire car, qu’on le veuille ou non, les zèbres eux aussi ont droit de porter l’habit quand ils se rendent en visite chez leurs cousins les chevaux.

Marc-Henri Arfeux, Mille et un zèbres et autres Histoires animées d’animaux, Éditions du Zoologue, Zèbropolis, 2025


« Canis lupus« 

Le loup nous regarde à la loupe. Il alloue à nos personnes une certaine qualité savoureuse qui ne vaut cependant pas souvent la peine de nous happer. C’est que le loup a autre chose à faire que de croquer des êtres soi-disant humains qui n’ont ni la douceur de l’agneau, ni celle d’un morceau de brie sur du pain de campagne. Les hommes sont féroces et méchants, les loups seulement gourmets, qui ne tolèrent que les nourritures savamment parfumées par de longues courses rapides à travers les futaies. Le loup, on l’ignore, aime aussi l’opéra, surtout quand hululent les hiboux dont les airs de bravoure évoquent si souvent le chant du loup. Ils aiment aussi aller au bal masqué et ne manquent jamais de s’y présenter le museau couvert d’un loup afin de passer incognito et de séduire des colombines. Les loups aiment les fables, surtout l’une d’entre elles, et portent en été des chapeaux rouges afin de se protéger des grand-mères et des chutes de pots de confiture. Ils chaperonnent les promises jusqu’au jour de leurs noces et lisent à leurs louveteaux, le soir, afin de les endormir, les aventures d’Arsène Lupin. Ils en sont fiers, séjournent chaque été à Étretat dont ils visitent la célèbre aiguille en croquant des anguilles. Chose curieuse, ils n’adressent jamais la parole aux renards.

Marc-Henri Arfeux, Les loups à la loupe, Éditions Furtives, Sylvestropolis, 2025


« Cervus elaphus corsicanus »

Le cerf est un fier ! Il se sert de ses bois pour dominer les bois où il exerce des fonctions de roi, de Don Juan en pelage couleur havane et de basse d’opéra russe. On le verrait bien chanter Boris Godounov. Il excelle aussi dans les rôles de cerf véloce dès qu’arrive la saison de la chasse et c’est à qui de lui ou du renard court le plus vite et sème les meutes lancées à ses trousses. Il boit son image dans les fontaines et se plaît aux longues conversations théologiques en compagnie de Saint Hubert. Il n’aime pas le son du cor mais ne souffre pas de cors aux pieds, portant le sabot, ce qui est plus sûr et surtout plus noble. En revanche, il a, dans le meilleur des cas, dix cors à son blason frontal, et c’est autre chose que les sonneries de chasse de ces jaloux qui n’ont sur la tête que leurs cheveux ou leur calvitie et se disent pourtant les rois de la création. C’est pourquoi le cerf les blâme vigoureusement.

Marc-Henri Arfeux, Ne cerf que si on s’en Suze, Éditions du Brâme, 2025


« Vulpes »

Le renard est une fine mouche. Il ne se laisse jamais mener par le bout du museau. Ce n’est pas lui qui irait à la pêche en hiver. Raffiné, il aime l’art roman et la poésie, skie chaque année aux Rousses et possède une maison de famille à Château Thierry où il passe la belle saison. Il joue en bourse, se mêle de politique où il obtient toujours ce qu’il veut par mille tours et autres ruses qui font dire de lui qu’il connaît l’art de saisir les fromages tombés du ciel sur le bout des pattes. Mais il n’aime pas le raisin, ni les cigognes . Il faut reconnaître qu’en dépit de ses nombreuses qualités, il n’est guère fidèle à la renarde, son épouse – à laquelle il offre pourtant un chaud renard afin de protéger son cou des taillis froids – puisqu’il fréquente des poules qu’il emmène volontiers à l’opéra, mais aux places les moins chères. Heureusement, le compositeur Janacek sait venger la renarde. Toutefois, le renard, quand veut s’amuser, va au bal masqué déguisé en corbeau. C’est là qu’il lève ses fameuses poules qu’il appelle mon poussin et dévore de baisers avant de les prendre sous son aile, fier comme un coq de son pouvoir de séduction. Cela n’est guère en son honneur. Bref, le renard, vous l’avez compris, est un drôle d’oiseau !

Marc-Henri Arfeux, L’art de regarder, Éditions du Goupil, Foxopolis, 2025


« Femineus cervus »

La biche fend l’air au-dessus du faon qui s’en rafraîchit les jours de grande chaleur. La biche fend aussi les bûches quand vient l’hiver, et sert de délicieux entremets glacés au cerf à la Noël des animaux forestiers. C’est pourquoi, à la Saint Sylvestre, elle prend bien garde de ne jamais servir au cerf de terrine de biche ni de cuissot en sauce. En cela, elle se distingue des hommes et en beaucoup d’autres points encore. La biche, comme l’escargot, possède deux cornes, mais petites et veloutées, non rétractiles ou érectiles, selon les circonstances, comme celles de ce lointain cousin qui vit principalement dans les jardins potagers. Il est vrai qu’elles préfèrent cultiver l’art de l’esquive dans les clairières où elles tiennent leurs assises sans brâme ni drame. Les biches sont des dames qui savent se tenir, et il ne leur viendrait jamais à l’esprit qu’elles ont grand et subtil, de terrifier les bois en soufflant dans les longues trompes rauques qu’affectionnent leurs époux quand ceux-ci sont émus et les serrent de près. Comme si les déclarations d’amour et d’impôts exigeaient un tel vacarme ! Les biches préfèrent le bouche à bouche avec les marguerites, les graminées et les fougères. Végétariennes, elles sourient à leur repas floral et herbacé avant de l’honorer d’une longue rumination pendant laquelle elles préméditent. Enfin seulement, elles s’étendent sur la mousse et commencent à méditer pour de bon. Puis elles jouent au cerf-volant.

Marc-Henri Arfeux, Biches au bois charmant, Éditions du Faon la bise, Cervidopolis, 2025


Ovis

Le mouton ne joue pas à saute-mouton. Laissant cet amusement futile aux hommes de Panurge, il balaye d’abord son étable afin d’en chasser les moutons. Puis il enfile une petite laine et se rend à l’alpage où les brebis bavardent entre elles en tricotant. Le mouton prend des poses. Les brebis s’en émeuvent. Aussi se montrent-telles bellement au visiteur qui en devient soudain bélier. Des couples successifs se forment jusqu’à satisfaction de tous et création d’agneaux très fiers de leurs côtelettes qui sont chez les ovins l’équivalent de nos biceps. On les conduit chez le coiffeur dont ils reviennent frisés comme des agneaux. La classe peut commencer. Chacun apprend à compter les moutons, tenir de grosses pelotes entre ses pattes pendant que les brebis leur font des vestes en alpaga, et ne pas dire « miaou » au lieu de « bêêhhhh ». Au déjeuner, chacun reçoit un tout petit fromage de chèvre, une goutte de génépi dans une timbale d’argent et une poignée d’herbes aromatiques. Pendant ce temps, le mouton amoureux moutonne une tendre agnelle dans un fourré. Il est effectivement un chaud lapin. Mais ses épouses, n’aimant pas particulièrement qu’on leur mange la laine sur le dos, font appel au berger qui d’un chien prompt à saisir au jarret clôt aussitôt l’affaire et le mouton, penaud, jure à qui veut l’entendre qu’on ne l’y prendra plus, ce qui a pour effet de faire rire les renards.

Marc-Henri Arfeux, Le mouton dans tous ses états, Éditions du Cardeur Ovinopolis, 2025


Felis

Le chat, en dépit des calomnies de Buffon qui l’accuse sans preuve d’infidélité domestique, d’inclination native envers le mal et d’égoïsme inébranlable, est le plus mystique des animaux. Baudelaire le savait bien, lui qu’envoûtait cette qualité féline si raffinée. De fait, le chat a les prunelles pailletées de haut mystère spirituel, la fourrure parfumée comme un encens ou un santal de l’Inde, la voix ambrée et modulée des sages psalmodiant des mantras, et porte une bague à trois chatons symbolisant les pyramides. Le « c » du chat indique le ciel, autant qu’il nous rappelle la queue subtile et délicate de ce bel animal, tandis que le son « ch » évoque la fine souplesse feutrée, quasiment silencieuse, avec laquelle il marche et réussit à se glisser dans les plus minces chatières reliant notre monde et les régions divines où il a ses entrées – non sans avoir converti au passage quelques souris travaillées par le vice de grignoter croûtons et vieux fromages, ainsi que de vilains rats noirs sans opéra ni bibliothèque. Le chat ronronne volontiers ses prières et son approbation à notre égard, lorsque, nous autres hommes, reconnaissons en lui le messager des grands mystères sacrés dont il est le gardien depuis l’époque pharaonique. Le chien s’efforce de lui ressembler, mais ne possède en commun avec lui que deux consonnes, ce qui le laisse loin en arrière dans la hiérarchie des bêtes. Seule la coccinelle peut se vanter d’une aussi grande proximité que lui avec le ciel.
Marc-Henri Arfeux, Les neuf miaous divins, Éditions de la Chatière, 2025


Hirundininae

L’hirondelle à tire d’ailes attire l’air, la lumière et l’espace, puis les redistribue en les lançant à toute volée en cercles et spirales. Demoiselle des oiseaux, dont le petit est l’hirondeau, elle attise le ciel dont les joues deviennent roses de plaisir, et vive, tendant le fil de sa vitesse, coud l’infini. Ses cris de joie sont les sillages de ses élans. Elle n’aime que la géométrie des courbes et trace des queues d’aronde, de fines bandes de Moebius, et d’autres figures impossibles qu’elle sait faire naître de sa liesse. Sa fluidité n’a d’égale que sa forme parfaite. Ainsi franchit-elle constamment le mur de la beauté et n’arrête-t-elle jamais de circuler vers les hauteurs où scintille sa silhouette qui, sans aucun corset, réussit à avoir une taille de guêpe en plus mélodieux. On la dit parfois de cheminée car elle guide les fumées de nos foyers vers le jardin des altitudes, au plus près de la lune pâle des petits matins, ou de celle, presque ambrée à force de neige, de riz et de lumière, des fins d’après-midi rêveuses. Construisant ses châteaux de la Loire en apesanteur, elle les lance à ses compagnes, comme des balles de joie. L’hirondelle est donc fée, broche mouvante au manteau du jour, et signature de pure merveille.

Marc-Henri Arfeux, Passage de l’hirondelle , Éditions Célestes, 2025


Apis mellifera 

L’abeille, qui aime voluptueusement l’espace et la tiédeur, vit en un doux manteau de fourrure impériale et porte volontiers des manchons de pollen. C’est là son habit de lumière. Dans son abbaye de cire, elle se livre à de longues prières de miel, de nectar et de propolis, tandis que ses novices, paisiblement méditent et grandissent dans leurs appartements hexagonaux. Musicienne, elle psalmodie à l’unisson dès le printemps les beaux mantras des floraisons dont elle révèle la quintessence, car elle est également une alchimiste qualifiée qui change tout ce qu’elle butine en or. L’acacia, la lavande, le sapin, les hôtes des prés et des jardins n’ont pas de secret pour elle. Toute à sa liesse, elle va de l’une à l’autre des fleurs auxquelles elle accorde tendrement ses plus pieuses dévotions, apportant de plus à chacune d’elles des nouvelles bourdonnantes et enivrées de ses multiples compagnes auréolées de pétales. Elle butine même le soleil de l’aube et des longues fins d’après-midi de juin, lorsque les heures, devenues horizontales, mènent une vie purement contemplative. C’est à partir de cette substance infiniment subtile que l’abeille fabrique avec le plus grand soin les rayons de sa ruche, véritable basilique byzantine miniature, déguisée en chalet. Périodiquement, elle se confesse à son apiculteur, non de ses fautes, mais des innombrables vertus qui font d’elle une bienheureuse en perpétuelle béatitude.

Marc-Henri Arfeux, Abeilles et merveilles , Éditions de la Blondeur, 2025